Band 
Tome premier.
Seite
581
JPEG-Download
 

PARTIE II, TITRE XII. (1762.) 581

Peu de temps après mon établissement à Motiers-Travers,ayant toutes les assurances possibles qu’on m’y laisseroit tran-quille, je pris l'habit arménien. Ce n’étoit pas une idée nouvelle;elle m’étoit venue diverses fois dans le cours de ma vie, et elleme revint souvent à Montmorency, où le fréquent usage des son-des , me condamnant à rester souvent dans ma chambre, me fîtmieux sentir tous les avantages de l’habit long. La commoditéd’un tailleur arménien, qui venoit souvent voir un parent qu’ilavoit à Montmorency, me tenta d’en profiter pour prendre cenouvel équipage, au risque du qu’en dira-t-on, dont je me sou-ciois très peu. Cependant, avant d’adopter cette nouvelle parure,je voulus avoir l’avis de madame de Luxembourg, qui me con-seilla fort de la prendre. Je me fis donc une petite garde-robe ar-ménienne ; mais l’orage excité contre moi m'en fit remettre l’usageà des temps plus tranquilles, et ce ne fut que quelques mois aprèsque, forcé par de nouvelles attaques de recourir aux sondes, jecrus pouvoir, sans aucun risque, prendre ce nouvel habillementà Motiers, surtout après avoir consulté le pasteur du lieu, qui medit que je pouvois le porter au temple même sans scandale. Jepris donc la veste, le caffetan, le bonnet fourré, la ceinture ; etaprès avoir assisté dans cet équipage au service divin, je ne vispoint d’inconvénient à le porter chez milord maréchal. Son ex-cellence, me voyant ainsi vêtu, me dit pour tout compliment, Sa-lamaleki; après quoi tout fut fini, et je ne portai plus d’autre habit.

Ayant quitté tout-à-fait la littérature, je ne songeai plus qu’àmener une vie tranquille et douce, autant qu’il dépendroit demoi. Seul, je n’ai jamais connu l’ennui, même dans le plus par-fait désœuvrement : mon imagination, remplissant tous les vides,suffit seule pour m’occuper. Il n’y a que le bavardage inactif dechambre, assis les uns vis-à vis des autres à ne mouvoir que lalangue, quejamais je n’ai pu supporter. Quand on marche, qu’onse promène, encore passe; les pieds et les yeux font au moinsquelque chose; mais rester là, les bras croisés, à parler du tempsqu’il fait et des mouches qui volent, ou, qui pis est, à s’entre-faire des compliments, cela m’est un supplice insupportable. Jem’avisai, pour ne pas vivre en sauvage, d’apprendre à faire deslacets. Je portois mon coussin dans mes visites, ou j’allois commeles femmes travailler à ma porte et causer avec les passants. Celame faisoit supporter l’inanité du babillage , et passer mon tempssans ennui chez mes voisines, dont plusieurs étoient assez aima-