Band 
Tome premier.
Seite
588
JPEG-Download
 

LES CONFESSIONS.

588

voient importer ces lettres? qu’en vouloit-on faire? Ce n’est quesept ans après que j'ai soupçonné l’affreux objet de ce vol.

Ce déficit bien avéré me fit chercher parmi mes brouillons sij’en découvrirois quelque autre. J’en trouvai quelques uns qui, vumon défaut de mémoire, m’en firent supposer d’autres dans lamultitude de mes papiers. Ceux que je remarquai, furent le brouil-lon de la Morale sensitive , et celui de l’extrait des Aventures demilord Edouard. Ce dernier, je l’avoue, me donna des soupçonssur madame de Luxembourg. C’étoit La Roche, son valet dechambre, qui m’avoit expédié ces papiers, et je n’imaginai qu’elleau monde qui pût prendre intérêt à ce chiffon ; mais quel intérêtpouvoit-elle prendre à l’autre, et aux lettres enlevées, dont,même avec de mauvais desseins, on ne pouvoit faire aucun usagequi pût me nuire, à moins de les falsifier ? Pour M. le maréchal,dont je connoissois la droiture invariable et la vérité de son ami-tié pour moi, je ne pus le soupçonner un moment. Je ne pus mêmearrêter ce soupçon sur madame la maréchale. Tout ce qui me vintde plus raisonnable à l’esprit, après m’être fatigué long-temps àchercher l’auteur de ce vol, fut de l’imputer à d’Alembert, qui,déjà faufilé chez madame de Luxembourg, avoit pu trouver lemoyen de fureter ces papiers et d’en enlever ce qu’il lui avoit plu,tant en manuscrits qu’en lettres, soit pour chercher à me susci-ter quelque tracasserie, soit pour s’approprier ce qui lui pouvoitconvenir. Je supposai qu’abusé par le titre de la Morale sensi-tive, il avoit cru trouver le plan d’un vrai traité de matérialisme,dont il auroit tiré contre moi le parti qu’on peut bien s’imaginer.Sûr qu’il serait bientôt détrompé par l’examen du brouillon, etdéterminé à quitter tout-à-fait la littérature, je m’inquiétai peude ces larcins, qui n’étoient pas les premiers de la même main (')que j’avois endurés sans m’en plaindre. Bientôt je ne songeai pasplus à cette infidélité que si l’on ne m’en eût fait aucune, et je memis à rassembler les matériaux qu’on m’avoit laissés, pour tra-vailler à mes Confessions.

J’avois long-temps cru qu’à Genève la compagnie des ministres,ou du moins les citoyens et bourgeois, réclameraient contre l’in-

C) J’avois trouvé, dans ses Eléments de musique , beaucoup de choses tirées de ceque j’avois écrit sur cet art pour l 'Encyclopédie , et qui lui fut remis plusieursannées avant la publication de ses Éléments. J’ignore la part qu’il a pu avoir à unlivre iutitulé Dictionnaire des Beaux-Arts; mais j’y ai trouvé des articles trans*crits des miens mot à mot, et cela loDg-temps avant que ces mêmes articles fussentimprimés dans r Encyclopédie.