PARTIE II, LIVRE XII. ( 1763 .) 589
fraction de l’édit dans le décret porté contre moi. Tout resta tran-quille, du moins à l’extérieur; car il y avoit un mécontentementgénéral qui n’attendoit qu’une occasion pour se manifester. Mesamis, ou soi-disant itels, m’écrivoient lettres sur lettres pourm’exhorter à venir me mettre à leur tète, m’assurant d’une répa-ration publique de la part du conseil. La crainte du désordre et destroubles que ma présence pouvoit causer m’empêcha d’acquiescerà leurs instances; et, fidèïe au serment que j’avois fait autrefois,de ne jamais tremper dans aucune dissension civile dans monpays, j'aimai mieux laisser subsister l’offense, et me bannir pourjamais de ma patrie, que d’y rentrer par des moyens violents etdangereux. Il est vrai que je m’étois attendu, de la part de labourgeoisie, à des représentations légales et paisibles contre uneinfraction qui l'intéressoit extrêmement. Il n’y en eut point. Ceuxqui la çonduisoient cherchoient moins le vrai redressement desgriefs que l’occasion de se rendre nécessaires. On cabaloit, maison gardoit le silence, et on laissoit clabauder les caillettes et lescafards ou soi-disant tels, que le conseil mettoit en avant pourme rendre odieux à la populace , et faire attribuer son incartadeau zèle de la religion.
Après avoir attendu vainement plus d’un an que quelqu’un ré-clamât contre une procédure illégale, je pris enfin mon parti, et,me voyant abandonné de mes concitoyens, je me déterminai àrenoncer à mon ingrate patrie, où je n’avois jamais vécu, dont jen’avois reçu ni bien ni service, et dont, pour prix de l’honneurque j’avois tâché de lui rendre, je me voyois si indignement traitéd’un consentement unanime, puisque ceux qui dévoient parlern’avoient rien dit. J'écrivis donc au premier syndic de cette an-née-là, qui, je crois, étoit M. Favre, une lettre (*) par laquellej’abdiquois solennellement mon droit de bourgeoisie, et danslaquelle, au reste, j’observai la décence et la modération que j’aitoujours mises aux actes de fierté que la cruauté de mes ennemism’a souvent arrachés dans mes malheurs.
Cette démarche ouvrit enfin les yeux aux citoyens : sentantqu’ils avoient eu tort pour leur propre intérêt d’abandonner madéfense, ils la prirent quand il n'étoit plus temps. Ils avoientd’autres griefs qu’ils joignirent à celui-là, et ils en firent la ma-tière de plusieurs représentations très bien raisonnées, qu’ilsétendirent et renforcèrent à mesure que les durs et rebutants refus
(') Le 12 mai (763. Voyez la Correspondance.