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Tome premier.
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591
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PARTIE n, LIVRE XIT. (1764.) 591

visites, et me mettoient d’abord sur des matières dont je ponvoism’entretenir avec eux. A Motiers, ce n’étoit plus cela, surtoutdu côté de France. C’étoient des officiers ou d’autres gens qui n’a-voient aucun goût pour la littérature, qui même, pour la plupart,n’avoient jamais lu mes écrits, et qui ne laissoient pas, à ce qu’ilsdisoient, d’avoir fait trente, quarante, soixante, cent lieues pourme venir voir, et admirer l’homme illustre, célèbre, très célèbre,le grand homme , etc. Car dès-lors on n’a cessé de me jeter gros-sièrement à la face les plus impudentes flagorneries, dont l’estimede ceux qui m’abordoient m’avoit garanti jusqu’alors. Comme laplupart de ces survenants ne daignoient ni se nommer ni me direleur état, que leurs connoissances et les miennes ne tomboientpas sur les mêmes objets, et qu’ils n’avoient ni lu ni parcouru mesouvrages, je ne savois de quoi leur parler : j’attendois qu’ils par-lassent eux-mêmes, puisque c’étoit à eux à savoir et à me direpourquoi ils me venoient voir. On sent que cela ne faisoit paspour moi des conversations bien intéressantes, quoiqu’elles pus-sent l’être pour eux, selon ce qu’ils vouloient savoir : car,comme j’étois sans défiance, je m’exprimois sans réserve surtoutes les questions qu’ils jugeoient à propos de me faire ; et ilss’en retournoient, pour l’ordinaire, aussi savants que moi surtous les détails de ma situation.

J’eus, par exemple, de cette façon M. de Feins, écuyer de lareine et capitaine de cavalerie dans le régiment de la Reine, le-quel eut la constance de passer plusieurs jours à Motiers, etmême de me suivre pédestrement jusqu’à La Ferrière, menant soncheval par la bride, sans avoir avec moi d’autre point de réunion,sinon que nous connoissions tous deux mademoiselle Fel, et quenous jouions l’un et l’autre au bilboquet. J’eus avant et aprèsM. de Feins une autre visite bien plus extraordinaire. Deuxhommes arrivent à pied, conduisant chacun un mulet chargé deson petit bagage, logent à l’auberge, pansent leurs mulets eux-mêmes , et demandent à me venir voir. A l’équipage de ces mu-letiers, on les prit pour des contrebandiers ; et la nouvelle courutaussitôt que des contrebandiers venoient me rendre visite. Leurseule façon de m’aborder m’apprit que c’étoient des gens d’uneautre étoffe ; mais sans être des contrebandiers ce pouvoit êtredes aventuriers, et ce doute me tint quelque temps en garde. Ilsne tardèrent pas à me tranquilliser. L’un étoit M. de Montauban,appelé le comte de La Tour-du-Pin, gentilhomme du Dauphiné;