596 les confessions.
laquelle j’aie mis un véritable intérêt de cœur : c’est celle d’unjeune Hongrois qui vint se fixer à Neuchâtel, et de là à Motiers,quelques mois après que j’y fus établi moi-même. On l’appeloitdans le pays le baron de Sauttern , nom sous lequel il avoit étérecommandé de Zurich. Il étoit grand et bien fait, d’une figureagréable, d’une société liante et douce. Il dit à tout le monde, etme fit entendre à moi-même, qu’il n’étoit venu à Neuchâtel qu’àcause de moi, et pour former sa jeunesse à la vertu par mon com-merce. Sa physionomie, son ton, ses manières, me parurent d’ac-cord avec ses discours ; et j’aurois cru manquer à l’un des plusgrands devoirs, en éconduisant un jeune homme en qui je nevoyois rien que d’aimable, et qui me recherchoit par un si res-pectable motif. Mon cœur ne sait point se livrer à demi. Bientôtil eut toute mon amitié, toute ma confiance ; nous devînmes insé-parables. Il étoit de toutes mes courses pédestres, il y prenoit goût.Je le menai chez milord maréchal, qui lui fit mille caresses.Comme il ne pouvoit encore s’exprimer en françois, il ne me par-loit et ne m’écrivoit qu’en latin : je lui répondois en françois,et ce mélange des deux langues ne rendoit nos entretiens nimoins coulants ni moins vifs à tous égards. Il me parla de sa fa-mille, de ses affaires, de ses aventures, de la cour de Vienne, dontil paroissoit bien connoître les détails domestiques. Enfin, pen-dant près de deux ans que nous passâmes dans la plus grandeintimité, je ne lui trouvai qu’une douceur de caractère à touteépreuve, des mœurs non seulement honnêtes, mais élégantes,une grande propreté sur sa personne, une décence extrême danstous ses discours, enfin toutes les marques d’un homme bien né,qui me le rendirent trop estimable pour ne pas me le rendrecher.
Dans le fort de mes liaisons avec lui, d’Ivernois de Genève m’é-crivit que je prisse garde au jeune Hongrois qui étoit venu s’é-tablir auprès de moi ; qu’on l’a voit assuré que c’étoit un espionque le ministère de France avoit mis auprès de moi. Cet avispouvoit paroitre d’autant plus inquiétant, que dans le pays oùj’étois tout le monde m’avertissoit de me tenir sur mes gardes,qu’on me guettoit, et qu’on cherchoit à m’attirer sur le territoirede France, pour m’y faire un mauvais parti.
Pour fermer la bouche une fois pour toutes à ces ineptes don-neurs d’avis, je proposai à Sauttern, sans le prévenir de rien, unepromenade pédestre à Pontarlier ; il y consentit. Quand nous