PARTIE II, LIVRE XII. ( 1 * 64 .) 599
ascendant qu'avoit sur lui madame de Luxembourg ne m'avoitpas été favorable, et qu’elle avoit profité de mon éloignementpour me nuire dans son esprit. Pour elle, malgré quelques dé-monstrations affectées et toujours plus rares, elle cacha moins dejour en jour son changement à mon égard. Elle m’écrivit quatreou cinq fois en Suisse, de temps à autre, après quoi elle ne m’é-crivit plus du tout ; et il falloit toute la prévention, toute la con-fiance, tout l’aveuglement où j’étois encore, pour ne pas voir enelle plus que du refroidissement envers moi.
Le libraire Guy, associé de Duchesne, qui depuis moi fréquen-toit beaucoup l’hôtel de Luxembourg, m’écrivit que j’étois sur letestament de M. le maréchal. Il n’y avoit rien là que de très na-turel et de très croyable; ainsi je n’en doutai pas. Cela me fitdélibérer en moi-même comment je me comporterois sur le legs.Tout bien pesé, je résolus de l’accepter, quel qu’il pût être, et derendre cet honneur à un honnête homme qui, dans un rang oùl’amitié ne pénètre guère, en avoit eu) une véritable pour moi.J’ai été dispensé de ce devoir, n’ayant plus entendu parler de celegs vrai ou faux ; et en vérité j’aurois été peiné de blesser unedes grandes maximes de ma morale, en profitant de quelque choseà la mort de quelqu’un qui m’avoit été cher. Durant la dernièremaladie de notre ami Mussard, Lenieps me proposa de profiterde la sensibilité qu’il marquoit à nos soins, pour lui insinuer quel-ques dispositions en notre faveur. Ah ! cher Lenieps, lui dis-je,ne souillons pas par des idées d’intérêt les tristes mais sacrés de-voirs que nous rendons à notre ami mourant ! J’espère n’êtrejamais dans le testament de personne, et jamais du moins danscelui d’aucun de mes amis. Ce fut à peu près dans ce même temps-ci que milord maréchal me parla du sien, de ce qu’il avoit des-sein d’y faire pour moi, et que je lui fis la réponse dont j’ai parlédans ma première partie (*).
Ma seconde perte, plus sensibleencore et bien plus irréparable,fut celle de la meilleure des femmes et des mères, qui, déjà char-gée d’ans et surchargée d’infirmités et de misères, quitta cettevallée de larmes pour passer dans le séjour des bons, où l’aimablesouvenir du bien que l’on a fait ici-bas en fait l’éternelle récom-pense. Allez, ame douce et bienfaisante, auprès des Fénelon, desBernex, des Catinat, et de ceux qui, dans un état plus humble,
(*) Livre II, première partie, page 52.