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Tome premier.
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PARTIE II, LIVRE XII. ( 1764.) 601

sécuter celui de tous les hommes qui a toujours le plus respectéles lois.

Je ne crois pas devoir compter au nombre des pertes que je fisen ce même temps, celle de l'abbé de Mably. Ayant demeuréchez son frère, j’avois eu quelques liaisons avec lui, mais jamaisbien intimes ; et j’ai quelque lieu de croire que ses sentiments àmon égard avoient changé de nature depuis que j’avois acquis plusde célébrité que lui. Mais ce fut à la publication des Lettres de lamontagne que j’eus le premier signe de sa mauvaise volonté pourmoi. On fit courir dans Genève une lettre à madame Saladin, quilui étoit attribuée, et dans laquelle il parloit de cet ouvragecomme des clameurs séditieuses d’un démagogue effréné. L’estimeque j’avois pour l’abbé de Mably, et le cas que je faisois de seslumières, ne me permirent pas un instant de croire que cette ex-travagante lettre fût de lui. Je pris là-dessus le parti que m’in-spira ma franchise. Je lui envoyai une copie de la lettre, en l’aver-tissant qu’on la lui attribuoit. Il ne me fit aucune réponse. Cesilence m’étonna : mais qu’on juge de ma surprise, quand madamedeChenonceaux me manda que la lettre étoit réellement de l’abbé,et que la mienne l’avoit fort embarrassé. Car enfin, quand il auroit«u raison, comment pouvoit-il excuser une démarche éclatanteet publique, faite de gaieté de cœur, sans obligation, sans néces-sité, à l’unique fin d’accabler au plus fort de ses malheurs unhomme auquel il avoit toujours marqué de la bienveillance, etqui n’avoit jamais démérité de lui ? Quelque temps après parurentles Dialogues de Phocion, où je ne vis qu’une compilation de mesécrits, faite sans retenue et sans honte. Je sentis, à la lecture dece livre, que l’auteur avoit pris son parti à mon égard, et que jen’aurois point désormais de pire ennemi. Je crois qu’il ne m’apardonné ni le Contrat social, trop au-dessus de ses forces, ni laPaix perpétuelle ; et qu’il n’avoit parudesirer que je fisse un ex-trait de l’abbé de Saint-Pierre, qu’en supposant que je ne m’entirerois pas si bien.

Plus j’avance dans mes récits, moins j’y puis mettre d’ordre etde suite. L’agitation du reste de ma vie n’a pas laissé aux événe-ments le temps de s’arranger dans ma tête. Ils ont été trop nom-breux, trop mêlés, trop désagréables, pour pouvoir être narréssans confusion. La seule impression forte qu’ils m’ont laissée estcelle de l’horrible mystère qui couvre leur cause, et de l’état dé-plorable où ils m’ont réduit. Mon récit ne peut plus marcher qu’à1- 26