602 LES CONFESSIONS,
l’aventure, et selon que les idées me reviendront dans l’esprit. Jeme rappelle que dans le temps dont je parle, tout occupé de mesCo?ifessions, j’en parlois très imprudemment à tout le monde,n’imaginant pas même que personne eût intérêt, ni volonté, nipouvoir, de mettre obstacle à cette entreprise; et quand je l’au-rois cru, je n’en aurois guère été plus discret, par l'impossibilitétotale où je suis par mon naturel de tenir caché rien de ce que jesens et de ce que je pense. Cette entreprise connue fut, autantque j’en puis juger, la véritable cause de l’orage qu’on excitapour m’expulser de la Suisse, et me livrer entre des mains quim’empêchassent de l’exécuter.
J’en avois une autre qui 11’étoit guère vue de meilleur œil parceux qui craignoient la première : c’étoit celle d’une édition géné-rale de mes écrits. Cette édition me paroissoit nécessaire pourconstater ceux des livres portant mon nom qui étoient véritable-ment de moi, et mettre le public en état de les distinguer de cesécrits pseudonymes que mes ennemis me prêtoient pour me dé-créditer et m’avilir. Outre cela, cette édition étoit un moyen sim-ple et honnête de m’assurer du pain : et c’étoit le seul, puisque,ayant renoncé à faire des livres, mes mémoires ne pouvant pa-roitrede mon vivant, ne gagnant pas un sou d’aucune autre ma-nière, et dépensant toujours, je voyois la fm de mes ressourcesdans celle du produit de mes derniers écrits. Cette raison m’avoitpressé de donner mon Dictionnaire de musique , encore informe.Il m’avoit valu cent louis comptant et cent écus de rente viagère ;mais encore devoit-on voir bientôt la fm de cent louis quand onen dépensoit annuellement plus de soixante ; et cent écus de renteétoient comme rien pour un homme sur qui les quidams et lesgueux vendent incessamment fondre comme des étourneaux.
Il se présenta une compagnie de négociants de Neuchâtel pourl’entreprise de mon édition générale, et un imprimeur ou librairede Lyon, appelé Reguillat, vint je ne sais comment se fourrerparmi eux pour la diriger. L’accord se fit sur un pied raisonnableet suffisant pour bien remplir mon objet. J’avois, tant en ou-vrages imprimés qu’en pièces encore manuscrites, de quoi fournirsix volumes in-quarto; je m’engageai de plus à veiller sur l’édi-tion : au moyen de quoi ils dévoient me faire une pension via-gère de seize cents livres de France, et un présent de mille écusune fois payés.
( 1765 .) — Le traité étoit conclu, non encore signé, quand les