PARTIE II, LIVRE XII. (1765 ) 627
mon habitation; et je m’attendrissois quelquefois à cette douceidée, jusqu’à sentir des larmes couler de mes yeux. Ce repos,dont je joui ssois avec passion , n’étoit troublé que par l’inquiétudede le perdre ; mais cette inquiétude alloit au point d’en altérer ladouceur. Je sentois ma situation si précaire, que je n’osois ycompter. Ah! que je changerais volontiers, me disois-je, la li-berté de sortir d’ici, dont je ne me soucie point, avec l’assuranced’y pouvoir rester toujours ! Au lieu d’y être souffert par grâce,que n’y suis-je détenu par force! Ceux qui ne font que m’y souf-frir peuvent à chaque instant m’en chasser ; et puis-je espérerque mes persécuteurs, m’y voyant heureux, m’y laissent conti-nuer de l’être? Ah! c’est peu qu’on me permette d’y vivre; jevoudrais qu’on m’y condamnât, et je voudrais être contraint d’yrester, pour ne l’être pas d’en sortir. Je jetois un œil d’envie surl’heureux Micheli Ducrèt, qui, tranquille au château d’Arberg,n’avoit eu qu’à vouloir être heureux, pour l’être (*). Enfin, à forcede me livrer à ces réflexions, et aux pressentiments inquiétantsdes nouveaux orages toujours prêts à fondre sur moi, j’en vins àdesirer, mais avec une ardeur incroyable, qu’au lieu de tolérerseulement mon habitation dans cette île, on me la donnât pourprison perpétuelle ; et je puis jurer que s’il n’eût tenu qu’à moi dem’y faire condamner, je l’aurois fait avec la plus grande joie,préférant mille fois la nécessité d’y passer le reste de ma vie, audanger d’en être expulsé (**).
Cette crainte ne demeura pas long-temps vaine. Au moment oùje m’y attendois le moins, je reçus une lettre de M. le bailli deNidau, dans le gouvernement duquel étoit l’ile de Saint-Pierre :par cette lettre, il m’intimoit de la part de leurs excellences l’ordrede sortir de l'île et de leurs états. Je crus rêver en la lisant. Riende moins naturel, de moins raisonnable, de moins prévu qu’unpareilordre : car j’avois plutôt regardé mes pressentiments commeles inquiétudes d’un homme effarouché par ses malheurs, quecomme une prévoyance qui pût avoir le moindre fondement. Lesmesures que j’avois prises pour m’assurer de l’agrément tacite dusouverain, la tranquillité avec laquelle on m'avoit laissé faire mon
(*) Il en a parlé au livre V, et a fait eu peu Ce mots connoitre le caractère et lesort de ce personnage fameux dans l'histoire de Genève. Voyez page 213 de ce vo-lume.
(") Dans ses Rêveries (cinquième Promenade) il fait plus en détail la descriptionde lîle de Saint-Pierre, et s étend avec complaisance sur le bonheur svf/isant,par-fait et plein dont il a joui constamment pendant les deux mois qu'il l'a habitée.