626 LES CONFESSIONS,
qu’un Bernois, nommé M. Kirkebergher, m’étant venu voir, metrouva perché sur un grand arbre, un sac attaché autour de maceinture, et déjà si plein de pommes, que je ne pouvois plus me re-muer. Je ne fus pas fâché de cette rencontre et de quelques autrespareilles. J'espérois que les Bernois, témoins de l’emploi de mesloisirs, ne songeraient plus à en troubler la tranquillité, et melaisseraient en paix dans ma solitude. J’aurais bien mieux aiméy être confiné par leur volonté que par la mienne : j’aurois étéplus assuré de n’y point voir troubler mon repos.
Voici encore un de ces aveux sur lesquels je suis sûr d’avancede l’incrédulité des lecteurs, obstinés à juger toujours de moi pareux-mêmes, quoiqu’ils aient été forcés de voir dans tout le coursde ma vie mille affections internes qui ne ressembloient poiat auxleurs. Ce qu’il y a de plus bizarre est qu’en me refusant tous lessentiments bons ou indifférents qu’ils n’ont pas, ils sont toujoursprêts à m’en prêter de si mauvais, qu’ils ne sauroient même en-trer dans un cœur d’homme : ils trouvent alors tout simple de memettre en contradiction avec la nature, et de faire de moi unmonstre tel qu'il n’en peut même exister. Rien d’absurde ne leurparaît incroyable, dès qu’il tend à me noircir; rien d’extraordi-naire ne leur parait possible, dès qu’il tend à m’honorer.
Mais quoi qu’ils en puissent croire ou dire, je n’en continue-rai pas moins d’exposer fidèlement ce que fut fit et pensaJ.-.T. Rousseau, sans expliquer ni justifier les singularités de sessentiments et de ses idées, ni rechercher si d’autres ont pensécomme lui. Je pris tant de goût à l’île de Saint-Pierre, et son sé-jour me convenoit si fort, qu’à force d’inscrire tous mes désirsdans cette île, je formai celui de n’en point sortir. Les visitesque j’avois à rendre au voisinage, les courses qu’il me faudraitfaire à Neuchâtel, à Bienne, à Yverdun, à Nidau, fatiguoientdéjà mon imagination. Un jour à passer hors de l’île me parois-soit retranché de mon bonheur ; et sortir de l’enceinte de ce lacétoit pour moi sortir de mon élément. D’ailleurs, l’expérience dupassé m’avoit rendu craintif. Il suffisoit que quelque bien flattâtmon cœu', pour que je dusse m’attendre à le perdre ; et Tardentdésir de finir mes jours dans cette île étoit inséparable de lacrainte d’être forcé d’en sortir. J’avois pris l’habitude d’aller lessoirs m’asseoir sur la grève, surtout quand le lac étoit agité. Jesentois un plaisir singulier à voir les flots se briser à mes pieds.Je m’en faisois l’image du tumulte du monde, et de la paix de