PARTIE II, LIVRE XII. (1765.) 629
mes forces et la saison ne sembloient me le permettre. Tout celame ramenant aux idées dont je venois de m’occuper, j’osai desireret proposer qu’on voulût plutôt disposer de moi dans une capti-vité perpétuelle, quedemefaireerrerincessammentsurlaterre, enm’expulsant successivement de tous les asiles que j’aurois choisis.Deux jours après ma première lettre, j’en écrivis une seconde àM. de Graffenried, pour le prier d'en faire la proposition à leursexcellences. La réponse de Berne à l’une et à l’autre fut un or-dre, conçu dans les termes les plus formels et les plus durs, desortir de l'île et de tout le territoire médiat et immédiat de la ré-publique, dans l'espace de vingt-quatre heures, et de n’y rentrerjamais, sous les plus grièves peines.
Ce moment fut affreux. Je me suis trouvé depuis dans de piresangoisses, jamais dans un plus grand embarras. Mais ce quim'affligea le plus fut d’être forcé de renoncer au projet qui m’a-voit fait desirer de passer l’hiver dans l’ile. Il est temps de rap-porter l’anecdote fatale qui a mis le comble à mes désastres, etqui a entraîné dans ma ruine un peuple infortuné, dont les nais-santes vertus promettoient déjà d’égaler un jour celles de Sparteet de Rome. J’avois parlé des Corses dans le Contrat social (*) Tcomme d’un peuple neuf, le seul de l’Europe qui ne fût pas usépour la législation ; et j’avois marqué la grande espérance qu’ondevoit avoir d'un tel peuple, s’il avoit le bonheur de trouver unsage instituteur. Mon ouvrage fut lu par quelques Corses, qui fu-rent sensibles à la manière honorable dont je parlois d’eux ; et lecas où ils se trouvoientde travailler à l’établissement de leur ré-publique fit penser à leurs chefs de me demander (a) mes idéessur cet important ouvrage. Un M. Buttafuoco, d’une des premiè-res familles du pays, et capitaine en France dans Royal-Italien,m’écrivit à ce sujet, et me fournit plusieurs pièces que je lui avoisdemandées pour me mettre au fait de l’histoire de la nation et del’état du pays. M. Paoli m’écrivit aussi plusieurs fois ; et quoiqueje sentisse une pareille entreprise au-dessus de. mesforces, je crusne pouvoir les refuser, pour concourir à une si grande et belleœuvre, lorsque j’aurois pris toutes les instructions dont j’avoisbesoin pour cela. Ce fut dans ce sens que je répondis à l’un et àl’autre, et cette correspondance continua jusqu’à mon départ.
Précisément dans le même temps, j’appris que la France en-
(’) Liv. II, chap. s.
(a) Var. fit songer à leurs chefs à me demander...