630 LES CONFESSIONS.
voyoit des troupes en Corse, et qu'elle avoit fait un traité avec lesGénois. Ce traité, cet envoi de troupes m’inquiétèrent; et, sansm’imaginer encore avoir aucun rapport à tout cela, je jugeois im-possible et ridicule de travailler à un ouvrage qui demande unaussi profond repos que l’institution d’un peuple, au moment oùil alloit peut-être être subjugué. Je ne cachai pas mes inquiétudesà M. Buttafuoco, qui me rassura par la certitude que, s’il y avoitdans ce traité des choses contraires à la liberté de sa nation, unaussi bon citoyen que lui ne resteroit pas, comme il faisoit, auservice de France. En effet, son zèle pour la législation des Cor-ses et ses étroites liaisons avec M. Paoli ne pouvoient me laisseraucun soupçon sur son compte ; et quand j’appris qu’il faisoit defréquents voyages à Versailles et à Fontainebleau , et qu’il avoitdes relations avec M. de Choiseul, je n’en conclus autre chose,sinon qu’il avoit sur les véritables intentions de la cour de Francedes sûretés qu’il me laissoit entendre, mais sur lesquelles il nevouloit pas s’expliquer ouvertement par lettres.
Tout cela me rassuroit en partie. Cependant, ne comprenantrien à cet envoi de troupes françoises, ne pouvant raisonnable-ment penser qu’elles fussent là pour protéger la liberté des Corses,qu’ils éloient très en état de défendre seuls contre les Génois, jene pouvois me tranquilliser parfaitement, ni me mêler tout debonde la législation proposée, jusqu'à ce que j’eusse des preuvessolides que tout cela n’étoit pas un jeu pour me persifler. J’auroisextrêmement désiré une entrevue avec M. Buttafuoco; c’étoit levrai moyen d’en tirer les éclaircissements dont j’avois besoin. Ilme la fit espérer, et je l’attendois avec la plus grande impatience.Pour lui, je ne sais s’il en avoit véritablement le projet; maisquand il l’aurait eu, mes désastres m’auroient empêché d’en pro-fiter.
Plus je méditais sur l’entreprise proposée, plus j’avançois dansl’examen des pièces que j’avois entre les mains, et plus je sentaisla nécessité d’étudier de près, et le peuple à instituer, et le solqu’il habitait, et tous les rapports par lesquels il lui falloit ap-proprier cette institution. Je comprenois chaque jour davantagequ’il m’était impossible d’acquérir de loin toutes les lumières né-cessaires pour me guider. Je l’écrivis à Buttafuoco : il le sentitlui-même ; et si je ne formai pas précisément la résolution de pas-ser en Corse, je m’occupai beaucoup des moyens de faire cevoyage. J’en parlai à M. Dastier, qui, ayant autrefois servi dans