PARTIE II, LIVRE XII. ( 1765 .) 633
l’entrevue que Buttafuoeo m’avoit fait espérer, et j'en attendoisl’effet pour prendre tout-à-fait mon parti (*).
Tandis que je balançois ainsi, vinrent les persécutions de Mo-tiers, qui me forcèrent à la retraite. Je n’étois pas prêt pour unlong voyage, et surtout pour celui de la Corse. J’attendois desnouvelles de Buttafuoeo ; je me réfugiai dans l’ile de Saint-Pierre,d’où je fus chassé à l’entrée de l’hiver, comme j’ai dit ci-devant.Les Alpes couvertes de neige rendoient alors pour moi cette émi-gration impraticable, surtout avec la précipitation qu’on me pre-scrivoit. Il est vrai que l’extravagance d’un pareil ordre le rendoitimpossible à exécuter : car du milieu de cette solitude enferméeau milieu des eaux, n’ayant que vingt-quatre heures depuis l’in-timation de l’ordre pour me préparer au départ, pour trouver ba-teaux et voitures pour sortir de l’ile et de tout le territoire; quandj’aurois eu des ailes, j’aurois eu peine à pouvoir obéir. Je l’écrivisà M. le bailli de INidau, en répondant à sa lettre, et je m’empressaide sortir de ce pays d’iniquité. Voilà comment il fallut renoncerà mon projet chéri, et comment, n’ayant pu daDS mon découra-gement obtenir qu’on disposât de moi, je me déterminai, surl’invitation de milord maréchal, au voyage de Berlin, laissantThérèse hiverner à l'ile de Saint-Pierre avec mes effets et meslivres, et déposant mes papiers dans les mains de Du Peyrou. Jelis une telle diligence, que dès le lendemain matin je partis del’île et me rendis à Bienne encore avant midi. Peu s’en fallut queje n’y terminasse mon voyage, par un incident dont le récit nedoit pas être omis.
Sitôt que le bruit s’étoit répandu que j’avois ordre de quittermon asile, j’eus une affluence de visites du voisinage, et surtout deBernois qui venoient avec la plus détestable fausseté me flagorner,m’adoucir, et me protester qu’on avoit pris le moment des vacan-ces et de l’infréquence du sénat, pour minuter et m’intimer cetordre, contre lequel, disoient-ils, tout le deux-cents étoit indi-
0) Les relations de Rousseau avec Buttafuoeo i-e redu : sirent à quelques lettres écri-tes de part et d’autre, et qui n'eurent aucune suite, la France ayant peu de tempsaprès fait la conquête de la Corse. Rousseau se persuada que M. de Choiseul s’étoitdécidé à envoyer des troupes dans cette île et à la réunir à la couronne, tout exprèspour l'empêcher d’en être le législateur. Des motifs sans doute bien [ lus puissantsdonnèrent au ministre l’idée de cette conquête; mais il n’est pas hors de vraisem-blance que Voltaire, souverainement jaloux de 1 honneur que les chefs de la Corsefaisoierit à Rousseau en c>: tte occasion, n’ait fait u-age de tous ses moyens pour enempêcher l’effet, et le projet de conquête une fois formé, n’ea ait fait au moins déci-der et hâter l’exécution. On a vu de tout temps de grands résultats politiques pro-duits encore par de plus petites causes.