PARTIE II, LIVRE XII. ( 1765 .) 637
et me vanta comme une trouvaille une vilaine petite chambre surun derrière, au troisième étage, donnant sur une eour, oùj’avoispour régal l’étalage des peaux puantes d’un chamoiseur. Monhôte étoit un petit homme de basse mine et passablement fripon,que j’appris le lendemain être débauché, joueur, et en fort mau-vais prédicament dans le quartier; il n’avoit ni femme, ni en-fants, ni domestiques; et, tristement reclus dans ma chambre so-litaire, j’étois, dans le plus riant pays du monde, logé de manièreà périr de mélancolie en peu de jours. Ce qui m’affecta le plus,malgré tout ce qu’on m’avoit dit de l’empressement des habitants àme recevoir, fut de n’apercevoir en passant 'dans les rues riend’honnête envers moi dans leurs manières, ni d’obligeant dansleurs regards. J’étois pourtant tout déterminé à rester là, quandj’appris, vis et sentis, même dès le jour suivant, qu’il y avoitdans la ville une fermentation terrible à mon égard. Plusieursempressés vinrent obligeamment m’avertir qu’on devoit dès lelendemain me signifier, le plus durement qu’on pourroit, un ordrede sortir sur-le-champ de l’état, c’est-à-dire de la ville. Jen’avoispersonne à qui me confier; tous ceux qui m’avoient retenu s’é-toient éparpillés. Wildremet avoit disparu , je n’entendis plus par-ler de Bartbès, et il ne parut pas que sa recommandation m’eûtmis en grande faveur auprès des patrons et des pères qu’il s’étoitdonnés devant moi. Un M. de Vau-Travers, Bernois, qui avoitune jolie maison proche la ville, m’y offrit cependant un asile ,espérant, me dit-il, que j’y pourrais éviter d’être lapidé. L’avan-tage ne me parut pas assez flatteur pour me tenter de prolongermon séjour chez ce peuple hospitalier.
Cependant, ayant perdu trois jours à ce retard, j’avois déjà passéde beaucoup les vingt-quatre heures que les Bernois m’avoientdonnées pour sortir de tous leurs états, et je ne laissois pas, con-noissant leur dureté, d’être en quelque peine sur la manière dontils me les laisseroient traverser, quand M. le bailli de Nid au vinttout à propos me tirer d’embarras. Comme il avoit hautementimprouvé le violent procédé de leurs excellences, il crut, dans sagénérosité, me devoir un témoignage public qu’il n’y prenoitaucune part, et ne craignit pas de sortir de son bailliage pourvenir me faire une visite à Bienne. U vint la veille de mon départ ;et, loin de venir incognito, il affecta même du cérémonial, vintin fiocchi dans son carrosse avec son secrétaire, et m’apporta unpasse port en son nom, pour traverser l’état de Berne à mon aise