6 36 LES CONFESSIONS,
pas encore appris à voir partout des embûches sous les caresses.Je cherchois avec surprise la raison de cette bienveillance de Bar-thès : je n’étois pas assez sot pour croire qu’il fit cette démarchede son chef; j’y voyois une publicité, et même une affectationqui marquoit une intention cachée ; et j etois bien éloigné d’avoirjamais trouvé dans tous ces petits agents subalternes cette intré-pidité généreuse qui, dans un poste semblable, avoit souvent faitbouillonner mon cœur.
J’avois autrefois un peu connu le chevalier de Beauteville (*)chez M. de Luxembourg; il m’avoit témoigné quelque bienveil-lance : depuis son ambassade, il m’avoit encore donné quelquessignes de souvenir, et m’avoit même fait inviter à l’aller voir àSoleure : invitation dont, sans m’y rendre, j’avois été touché,n’ayant pas accoutumé d’être traité si honnêtement par les gensen place. Je présumai donc que M. de Beauteville, forcé de suivreses instructions en ce qui regardoit les affaires de Genève, meplaignant cependant dans mes malheurs, m’avoit ménagé, pardes soins particuliers, cet asile de Bienne, pour y pouvoir vivretranquille sous ses auspices. Je fus sensible à cette attention, maissans en vouloir profiter; et, déterminé tout-à-fait au voyage deBerlin, j'aspirois avec ardeur au moment de rejoindre milordmaréchal, persuadé que ce n’étoit plus qu’auprès de lui que jetrouverois un vrai repos et un bonheur durable.
A mon départ de l’ile, Kirkebergher m’accompagna jusqu’àBienne. J’y trouvai Wildremet et quelques autres Biennois quim’attendoient à la descente du bateau. Nous dinâmes tous en-semble à l’auberge; et en y arrivant, mon premier soin fut defaire chercher une chaise, voulant partir dès le lendemain matin.Pendant le diner, ces messieurs reprirent leurs instances pour meretenir parmi eux, et cela avec tant de chaleur et des protesta-tions si touchantes, que, malgré toutes mes résolutions, mon cœur,qui n’a jamais su résister aux caresses , se laissa émouvoir auxleurs : sitôt qu’ils me virent ébranlé, ils redoublèrent si bien leursefforts, qu’enün je me laissai vaincre, et consentis de rester àBienne, au moins jusqu’au printemps prochain.
Aussitôt W ildremet se pressa de me pourvoir d’un logement,
comme éditeur, ne nou3 prcscrivoit-il pas de faire ressortir à tout prix tout ce quipeut honorer notre auteur, dans un monument que nous élevons à sa gloire?
(*) Il étoit ambassadeur de France à Soleure, et fut chargé depuis d'intervenir aunom de son gouvernement et comme médiateur dans les affaires de Genève. Voyezla lettre que Rousseau lui écrivit d'Angleterre à ce sujet, le 23 février 1766.