AUX CONFESSIONS. (1770.) 655
moindre altération dans ses sentiments, est du 7 janvier 1772 , époqueà laquelle il cessa toute correspondance , comme il sera dit ci-après.
On le voit, pour justifier la résolution extraordinaire qu’il avoitprise, tenir le même langage à tous ses amis. «Ne parlons plus deh Chambéry, écrit-il à Moultou le 6 avril; ce n’est pas là où je suis■n appelé. L’honneur et le devoir frient, je n’entends plus que leur« voix. » Ce seroit abuser de la patience du lecteur que de lui présen-ter des conjectures pour spécifier ces motifs d'honneur et de devoir quilecommandoient si impérativement. S’abusant lui-même sur ces mo-tifs prétendus, il en ctoit un plus pressant encore et plus positif qui ledirigeoit sans doute, et dont il eût eu peine à convenir : c’étoit le be-soin de suppléer à l'insuffisance de son modique revenu par l’emploid’une ressource personnelle, et qui lui étoit aussi agréable que fami-lière , la copie de la musique. Et pourquoi n’y joindrions-nous pasl’impulsion d’un désir plus secret encore, et qu’il n’avoit garde des’avouer à lui-même, celui de ranimer l’attention publique, que riende nouveau ne tenoit plus en éveil sur son compte? Or, il avoit de quoil’exciter plus puissamment que jamais par les lectures qu’il se propo-soit de faire de ses Confessions , alors terminées. On voir percer cetteintention secrète dans plus d’un passage de sa Correspondance à cetteépoque; et si chacun de nous scrute à cet égard son propre cœur,osera-t il trouver dans cette foiblesse le motif d’une irrévocable et ri-goureuse condamnation ?
Au reste, de tout-s les vues qu’on peut attribuer à notre philoso-phe , quelle qu’ait été celle qui le dirigea réellement dans sa résolutionnouvelle, cette vue fut complètement satisfaite. Son arrivée fit sensa-tion (juillet 1770). Ses Confessions , lues plusieurs fois par lui-mêmedans des sociétés particulières, furent avidement écoutées et prd-néf s avec enthousiasme. Il eut de la copie de musique autant qu'il endesiroit comme ressource pécuniaire. Il herborisa avec Jussieu; ilrevit d’anciens amis et en acquit de nouveaux. 11 dépendoit de lui d'ê-tre heureux, même riche, relativement à ses désirs si modérés et sesbesoins en si petit nombre ; et, toujours en proie à son imaginationdélirante, il commua d’être malheureux et pauvre; au moins il sem-bla prendre à tâche d’en présenter toutes les apparences. Ses liaisonsanciennes et nouvelles , presque toujours orageuses, furent ou volon-tairement abandonnées , ou terminées par des ruptures , et dès février1777 , dix-sept mois avant sa mort, il se montroit assez près du dénft-ment et d’un abandon total pour mendier par un écrit circulaire, dontil distribuoit des copies faites de sa main, la protection et les soinsd’une personne charitable (*). Qu’il y ait eu nécessité réelle dans cettedémarche plus que singulière, c’est ce dont on peut au moins douter,
(*) Ou trouvera cet écrit à la fin de ce volume à la suite, des Rêveries; c*cst celuiqui commence par ces mots : Ma femme est malade, etc.