714 LETTBES
propre qui m'a fait choisir et mériter ma devise , et m'a si pas-sionnément attaché à ia vérité, ou à tout ce que j’ai pris pour elle.Si je n'avois écrit que pour écrire, je suis convaincu qu’on nem’auroit jamais lu.
Après avoir découvert ou cru découvrir, dans les fausses opi-nions des hommes, la source de leurs misères et de leur méchan-ceté, je sentis qu’il n’y avoit que ces mêmes opinions qui m’eus-sent rendu malheureux moi-même, et que mes maux et mes vicesme venoient bien plus de ma situation que de moi-même. Dansie même temps, une maladie, dont j’avois dès l’enfance senti lespremières atteintes, s’étant déclarée absolument incurable, mal-gré toutes les promesses des faux guérisseurs dont je n’ai pas étélong-temps la dupe, je jugeai que si je voulois être conséquent, etsecouer une fois de dessus mes épaules lepesant joug de l’opinion,je n’avois pas un moment à perdre, Je pris brusquement mon partiavec assez de courage, et je l’ai assez bien soutenu jusqu’ici avecune fermeté dont moi seul peux sentir le prix, parcequ’il n’y aque moi seul qui sache quels obstacles j’ai eus et j’ai encore tousles jours à combattre pour me maintenir sans cesse contre le cou-rant. Je sens pourtant bien que depuis dix ans j’ai un peu dérivé;mais si j’estimois seulement eu avoir encore quatre à vivre, onme verroit donner une deuxième secousse, et remonter tout aumoins à mon premier niveau, pour n’en plus guère redescendre;car toutes les grandes épreuves sont faites, et il est désormais dé-montré pour moi, par l’expérience, que l’état où je me suis misest le seul où l’homme puisse vivre bon et heureux, puisqu’il estle plus indépendant de tous, et le seul où on ne se trouve jamaispour son propre avantage dans la nécessité de nuire à autrui.
J’avoue que le nom que m’ont fait mes écrits a beaucoup fa-cilité l’exécution du parti que j’ai pris. Il faut être cru bon auteurpour se faire impunément mauvais copiste, et ne pas manquerde travail pour cela. Sans ce premier titre, on m’eût pu tropprendre au mot sur l’autre, et peut-être cela m’auroit-il mortifié ;car je brave aisément le ridicule, mais je ne supporterois pas sibien le mépris. Mais si quelque réputation me donne à cet égardun peu d’avantage, il est bien compensé par tous les inconvé-nients attachés à cette même réputation, quand on n’en veutpoint être esclave, et qu’on veut vivre isolé et indépendant. Cesont ces inconvénients en partie qui m’ont chassé de Paris, et qui,me poursuivant encore dans mon asile, me chasseraient très cer-