Band 
Tome premier.
Seite
715
JPEG-Download
 

A M. DE MALESHEEBES. 71A

tainement plus loin, pour peu que ma santé vint à se raffermir.Un autre de mes fléaux dans cette grande ville étoit ees foulesde prétendus amis qui s’étoient emparés de moi, et qui, jugeantde mon cœur par les leurs, vouloient absolument me rendre heu-reux à leur mode et non pas à la mienne. Au désespoir de ma re-traite, ils m’y ont poursuivi pour m’en tirer. Je n’ai pu m’y main-tenir sans tout rompre. Je ne suis vraiment libre que depuis cetemps-là.

Libre ! non, je ne le suis point encore ; mes derniers écrits nesont point encore imprimés ; et, vu le déplorable état de ma pau-vre machine, je n’espère plus survivre à l’impression du recueilde tous : mais si, contre mon attente, je puis aller jusque-là etprendre une fois congé du public, croyez, monsieur, qu’alors jeserai libre, ou que jamais homme ne l’aura été. O ulinam! O jourtrois fois heureux ! Non, il ne me sera pas donné de le voir.

Je n’ai pas tout dit, monsieur, et vous aurez peut-être encoreau moins une lettre à essuyer. Heureusement rien ce vous obligede les lire, et peut-être y seriez-vous bien embarrassé. Mais par-donnez, de grâce ; pour recopier ces longs fatras, il faudroit lesrefaire, et en vérité je n’en ai pas le courage. J’ai sûrement biendu plaisir à vous écrire, mais je n’en ai pas moins à me reposer,et mon état ne me permet pas d’écrire long-temps de suite.

TROISIÈME LETTRE.

Il se plaint de sa santé. Consolations cju’il éprouve au milieu de ses maux. Sesplaisirs à la campagne. Ses promenades.

Montmorency, le 26 janvier 1762.

Après vous avoir exposé, monsieur, les vrais motifs de ma con-duite, je voudrais vous parler de mon état moral dans ma retraite.Mais je sens qu’il est bien tard; mon ame aliénée d’elle-même-est toute à mon corps : le délabrement de ma pauvre machine l’ytient de jour en jour plus attachée, et jusqu’à ce qu’elle s’en sé-pare enfin tout-à-coup. C’est de mon bonheur que je voudraisvous parler, et l’on parle mal du bonheur quand on souffre.

Mes maux sont l’ouvrage de la nature, mais mon bonheur estle mien. Quoi qu’on en puisse dire, j’ai été sage, puisque j’ai étéheureux autant que ma nature m’a permis de l’être : je n’ai pointété chercher ma félicité au loin, je l’ai cherchée auprès de moi, etje l’y ai trouvée. Spartien dit que Similis, courtisan de Trajan,