CINQUIÈME PROMENADE. 767
transports de la terre qu’on en ôte sans cesse pour réparer lesdégâts que les vagues et les orages font à la grande. C’est ainsique la substance du foible est toujours employée au prolit dupuissant.
Il n’y a dans l'île qu’une seule maison, mais grande, agréableet commode, qui appartient à l'hôpital de Berne, ainsi que l’île,et où loge un receveur avec sa famille et ses domestiques. Il y en-tretient une nombreuse basse-cour, une volière, et des réservoirspour le poisson. L’île, dans sa petitesse, est tellement variée dansses terrains et ses aspects;, qu’elle offre toutes sortes de sites etsouffre toutes sortes de cultures. On y trouve des champs, desvignes, des bois, des vergers, de gras pâturages ombragés debosquets, et bordés d’arbrisseaux de toute espèce, dont le borddes eaux entretient la fraîcheur ; une haute terrasse plantée dedeux rangs d’arbres borde l’île dans sa longueur, et dans le milieude cette terrasse on a bâti un joli salon, où les habitants des rivesvoisines se rassemblent, et viennent danser les dimanches durantles vendanges.
C’est dans cette île que je me réfugiai après la lapidation deMotiers. J’en trouvai le séjour si charmant, j’y menois une viesi convenable à mon humeur, que, résolu d’y finir mes jours, jen’avois d’autre inquiétude sinon qu’on ne me laissât pas exécuterce projet, qui ne s’accordoit pas avec celui de m’entraîner en An-gleterre, dont je sentois déjà les premiers effets. Dans les pres-sentiments qui m’inquiétoient, j’aurois voulu qu’on m’eùt fait decet asile une prison perpétuelle , qu’on m’y eût confiné pour toutema vie, et qu’en m’ôtant toute puissance et tout espoir d’en sortir,on m’eût interdit toute espèce de communication avec la terreferme, de sorte qu’ignorant tout ce qui se faisoit dans le mondej’en eusse oublié l’existence, etqu’ony eût oublié la mienne aussi.
On ne m’a laissé passer guère que deux mois dans cette île,mais j’y aurois passé deux ans, deux siècles, et toute l'éternité,sans m’y ennuyer un moment, quoique je n’y eusse, avec macompagne, d’autre société que celle du receveur, de sa femme, etde ses domestiques, qui tous étoient à la vérité de très bonnesgens, et rien de plus; mais c’étoit précisément ce qu’il me falloit.Je compte ces deux mois pour le temps le plus heureux de ma vie,et tellement heureux, qu’il m’eût suffi durant toute mon exis-tence, sans laisser naître un seul instant dans mon ame le désird’un autre état.