Band 
Tome premier.
Seite
772
JPEG-Download
 

772 LES BÊVEBIES.

Toujours en avant ou en arrière de nous, elles rappellent le passé,qui n’est plus, ou préviennent l’avenir, qui souvent ne doit pointêtre : il n’y a rien là de solide à quoi le cœur se puisse attacher.Aussi n’a-t-on guère ici-bas que du plaisir qui passe; pour lebonheur qui dure, je doute qu’il y soit connu. A peine est-il, dansnos plus vives jouissances, un instant où le cœur puisse véritable-ment nous dire : Je voudrois que cet instant durât toujours. Etcomment peut-on appeler bonheur un état fugitif qui nous laisseencore le cœur inquiet et vide, qui nous fait regretter quelquechose avant, ou desirer encore quelque chose après?

Mais s’il est un état où l’ame trouve une assiette assez solidepour s’y reposer tout entière , et rassembler là tout son être, sans-avoir besoin de rappeler le passé ni d’enjamber sur l’avenir; oùle temps ne soit rien pour elle, où le présent dure toujours, sansnéanmoins marquer sa durée et sans aucune trace de succession,sans aucun autre sentiment de privation ni de jouissance, de plai-sir ni de peine, de désir ni de crainte, que celui seul de notreexistence, et que ce sentiment seul puisse la remplir tout entière :tant que cet état dure , celui qui s’y trouve peut s’appeler heu-reux, non d'un bonheur imparfait, pauvre et relatif, tel que celuiqu’on trouve dans les plaisirs de la vie, mais d’un bonheur suffi-sant, parfait et plein, qui ne laisse dans l’ame aucun vide qu’ellesente le besoin de remplir. Tel est l’état où je me suis trouvé sou-vent à file de Saint-Pierre, dans mes rêveries solitaires, soitcouché dans mon bateau que je laissois dériver au gré de l’eau,soit assis sur les rives du lac agité, soit ailleurs, au bord d’unebelle rivière ou d'un ruisseau murmurant sur le gravier.

De quoi jouit-on dans une pareille situation ? de rien d’extérieurà soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence ; tantque cet état dure, on se suffit à soi-même, comme Dieu. Le sen-timent de l’existence dépouillé de toute autre affection est par lui-même un sentiment précieux de contentement et de paix, quisuffirait seul pour rendre cette existence chère et douce à quisaurait écarter de soi toutes les impressions sensuelles et terres-tres qui viennent sans cesse nous en distraire, et en troubler ici-bas la douceur. Mais la plupart des hommes agités de passionscontinuelles commissent peu cet état, et ne l’avant goûté qu’im-parfaitement durant peu d'instants n’en conservent qu’une idéeobscure et confuse, qui ne leur en fait pas sentir le charme. Il neserait pas même bon, dans la présente constitution des choses,