CINQUIÈME PROMENADE. 773
qu’avides de ees douces extases, ils s’y dégoû'assent de la vie ac-tive dont leurs besoins toujours renaissants leur prescrivent ledevoir. Mais un infortuné qu'on a retranché de la société hu-maine, et qui ne peut plus rien faire ici-bas d’utile et de bon pourautrui ni pour soi, peut trouver, dans cet état, à toutes les félicitéshumaines des dédommagements que la fortune et les hommes nelui sauroient ôter.
Il est vrai que ces dédommagements ne peuvent être sentis partoutes les âmes, ni dans toutes les situations. Il faut que le cœursoit en paix, et qu’aucune passion n’en vienne troubler le calme.Il faut des dispositions de la part de celui qui les éprouve; il enfaut dans le concours des objets environnants. Il n’y faut ni unrepos absolu, ni trop d’agitation, mais un mouvement uniformeet modéré, qui n’ait ni secousses ni intervalles. Sans mouvement,la vie n'est qu’une léthargie. Si le mouvement est inégal ou tropfort, il réveille ; en nous rappelant aux objets environnants, il dé-truit le charme de la rêverie, et nous arrache d’au-dedans denous, pour nous remettre à l’instant sous le joug de la fortune etdes hommes, et nous rendre au sentiment de nos malheurs. Unsilence absolu porte à la tristesse ; il offre une image de la mort :alors le secours d’une imagination riante est nécessaire, et se pré-sente assez naturellement à ceux que le ciel en a gratifiés. Lemouvement qui ne vient pas du dehors se fait alors au-dedansde nous. Le repos est moindre, il est vrai ; mais il est aussi plusagréable quand de légères et douces idées, sans agiter le fond del’ame, ne font pour ainsi dire qu’en effleurer la surface. Il n’enfaut qu’assez pour se souvenir de soi-même en oubliant tous sesmaux. Cette espèce de rêverie peut se goûter partout où l’on peutêtre tranquille; et j’ai souvent pensé qu’à la Bastille, et même dansun cachot où nul objet n’eût frappé ma vue, j’aurois encore purêver agréablement.
Mais il faut avouer que cela se faisoit bien mieux et plusagréablement dans une île fertile et solitaire, naturellementcirconscrite et séparée du reste du monde, où rien ne m’offroitque des images riantes, où rien ne me rappeloit des souvenirsattristants, où la société du petit nombre d’habitants étoit lianteet douce, sans être intéressante au point de m’occuper incessam-ment, où je pouvois enfin me livrer tout le jour sans obstacle etsans soins aux occupations de mon goût ou à la plus molle oisi-veté. L’occasion sans doute étoit belle pour un rêveur, qui, sachant