Band 
Tome quatrième.
Seite
155
JPEG-Download
 

DB L’INÉGALITÉ PABMI LES HOMMES. 155

de l'application de ces idées : il écoute uniquement le tempéra-ment qu’il a reçu de la nature, et non le goût qu'il n’a pu acquérir,et toute femme est bonne pour lui.

Bornés au seul physique de l'amour, et assez heureux pourignorer ces préférences qui en irritent le sentiment et en augmen-tent les difficultés, les hommes doivent sentir moins fréquemmentet moins vivement les ardeurs du tempérament ; et par conséquentavoir entre eux des disputes plus rares et moins cruelles. L'i-magination , qui fait tant de ravages parmi nous, ne parle pointà des coeurs sauvages ; chacun attend paisiblement l’impulsion dela nature, s’y livre sans choix, avec plus de plaisir que de fureur;et, le besoin satisfait, tout le désir est éteint.

C’est donc une chose incontestable que l'amour même, ainsique toutes les autres passions, n’a acquis que dans la société cetteardeur impétueuse qui le rend si souvent funeste aux hommes;et il est d’autant plus ridicule de représenter les sauvages commes’entr’égorgeant sans cesse pour assouvir leur brutalité, que cetteopinion est directement contraire à l’expérience , et que les Ca-raïbes, celui de tous les peuples existants qui jusqu’ici s’est écartéle moins de l’état de nature, sont précisément les plus paisiblesdans leurs amours, et les moins sujets à la jalousie, quoique vi-vant sous un climat brûlant qui semble toujours donner à ces pas-sions une plus grande activité.

A l’égard des inductions qu’on pourroit tirer, dans plusieursespèces d’animaux, des combats des mâles qui ensanglantent entout temps nos basses cours, ou qui font retentir au printempsnos forêts de leurs cris en se disputant la femelle, il faut com-mencer par exclure toutes les espèces où la nature a manifeste-ment établi dans la puissance relative des sexes d’autres rapportsque parmi nous : ainsi les combats des coqs ne forment point uneinduction pour l’espèce humaine. Dans les espèces où la propor-tion est mieux observée, ces combats ne peuvent avoir pour causesque la rareté des femelles eu égard au nombre des mâles, ou lesintervalles exclusifs durant lesquels la femelle refuse constammentl’approche du mâle, ce qui revient à la première cause ; car sichaque femelle ne souffre le mâle que durant deux mois de l’an-née, c’est à cet égard comme si le nombre des femelles étoitmoindre des cinq sixièmes. Or aucun de ces deux cas n’est appli-cable à l’espèce humaine, où le nombre des femelles surpasse gé-néralement celui des mâles, et où l’on n’a jamais observé que,