156 DISCODES SUE L’ORIGINE
même parmi les sauvages, les femelles aient, comme celles desautres espèces, des temps de chaleur et d’exclusion. De plus,parmi plusieurs de ces animaux, toute l’espèce entrant à la foisen effervescence, il vient un moment terrible d’ardeur commune,de tumulte, de désordre et de combat ; moment qui n’a point lieuparmi l'espèce humaine, où l’amour n’est jamais périodique. Onne peut donc pas conclure des combats de certains animaux pourla possession des femelles, que la même chose arriveroit à l’hommedans l’état de nature ; et quand même on pourroit tirer cette con-clusion, comme ces dissensims ne détruisent point les autres es-pèces , on doit penser au moins qu’elles ne seroient pas plus fu-nestes à la nôtre ; et il est très apparent qu’elles y causeraientencore moins de ravages qu’elles ne font dans la société, surtoutdans les pays où, les mœurs étant encore comptées pour quelquechose, la jalousie des amants et la vengeance des époux causentchaque jour des duels, des meurtres, et pis encore ; où le devoird’une éternelle fidélité ne sert qu’à faire des adultères, et où leslois mêmes de la continence et de l’honneur étendent nécessaire-ment la débauche et multiplient les avortements.
Concluons qu’errant dans les forêts, sans industrie, sans pa-role, sans domicile, sans guerre et sans liaison, sans nul besoinde ses semblables comme sans nul désir de leur nuire, peut-être même sans jamais en reconnoitre aucun individuellement,l’homme sauvage, sujet à peu de passions, et se suffisant à lui-même , n’avoit que les sentiments et les lumières propres à cetétat ; qu’il ne sentoit que ses vrais besoins, ne regardoit que cequ’il croyoit avoir intérêt de voir, et que son intelligence ne fai-soit pas plus de progrès que sa vanité. Si par hasard il faisoitquelque découverte, il pouvoit d’autant moins la communiquerqu’il ne reeonnoissoit pas même ses enfants. L’art périssoit avecl’inventeur. Il n’y avoit ni éducation, ni progrès ; les générationsse multiplioient inutilement ; et chacune partant toujours dumême point, les siècles s’écouloient dans toute la grossièreté despremiers âges, l’espèce étoit déjà vieille, et l’homme restoit tou-jours enfant.
Si je me suis étendu si long-temps sur la supposition de cettecondition primitive, c’est qu’ayant d’anciennes erreurs et despréjugés invétérés à détruire, j’ai cru devoir creuser jusqu’à laracine, et montrer, dans le tableau du véritable état de nature,combien l’inégalité, même naturelle, est loin d’avoir dans cet