162 DISCOURS SUE L’ORIGINE
sorte d’association libre qui n’obligeoit personne, et qui ne duroitqu’autant que le besoin passager qui l’avoit formée. Dan.s le se-cond, chacun cherchoit à prendre ses avantages, soit à force ou-verte, s’il eroyoit le pouvoir, soit par adresse et subtilité, s’il sesentoit le plus foible.
Voilà comment les hommes purent insensiblement acquérirquelque idée grossière des engagements mutuels, et de l'avantagede les remplir, mais seulement autant que pouvoit l’exiger l’in-térêt présent et sensible ; car la prévoyance n’étoit rien pour eux ;et, loin de s’occuper d’un avenir éloigné, ils ne songeoient pasmême au lendemain. S’agissoitil de prendre un cerf, chacunsentoit bien qu’il devoit pour cela garder fidèlement son poste ;mais si un lièvre venoit à passer à la portée de l’un d’eux, il nefaut pas douter qu’il ne le poursuivit sans scrupule, et qu’ayantatteint sa proie il ne se souciât fort peu de faire manquer la leurà ses compagnons.
Il est aisé de comprendre qu’un pareil commerce n’exigeoitpas un langage beaucoup plus raffiné que celui des corneilles oudes singes, qui s’attroupent à peu près de même. Des cris inarti-culés, beaucoup de gestes, et quelques bruits imitatifs, dorentcomposer pendant long-temps la langue universelle; à quoi joi-gnant dans chaque contrée quelques sons articulés et conven-tionnels, dont, comme je l’ai déjà dit, il n’est pas trop facile d’ex-pliquer l’institution , on eut des langues particulières, maisgrossières, imparfaites, et telles à peu près qu’en ont encoreaujourd'hui diverses nations sauvages.
Je parcours comme un trait des multitudes de siècles, forcépar le temps qui s’écoule, par l’abondance des choses que j’ai àdire, et par le progrès presque insensible des commencements ;car plus les événements étoient lents à se succéder, plus ils sontprompts à décrire.
Ces premiers progrès mirent enfin l’homme à portée d’eD fairede plus rapides. Plus l’esprit s’éclairoit, et plus l’industrie seperfectionna. Bientôt, cessant de s’endormir sous le premier ar-bre ou de se retirer dans des cavernes, on trouva quelques sortesde haches de pierres dures et tranchantes qui servirent à couperdu bois, creuser la terre, et faire des huttes de branchages, qu’ons’avisa ensuite d’enduire d’argile et de boue. Ce fut là l’époqued’une première révolution qui forma l’établissement et la distinc-tion des familles, et qui introduisit une sorte de propriété, d’où