DE L’INÉGALITÉ PARMI LES HOMMES, 161
reproduire, et enfin à en préparer les viandes qu’auparavant ilsdévoroient crues.
Cette application réitérée des êtres divers à lui-même, et des unsaux autres, dut naturellement engendrer dans l’esprit de l’hommeles perceptions de certains rapports. Ces relations que nous expri-mons par les mots de grand, de petit, de fort, de foible, de vite,de lent, de peureux, de hardi, et d’autres idées pareilles, compa-rées au besoin, et presque sans y songer, produisirent enfin chezlui quelque sorte de réflexion , ou plutôt une prudence machi-nale qui lui indiquoit les précautions les plus nécessaires à sa sû-reté.
Les nouvelles lumières qui résultèrent de ce développementaugmentèrent sa supériorité sur les autres animaux en la lui fai-sant connoître. Il s’exerça à leur dresser des pièges, il leur donnale change en mille manières; et quoique plusieurs le surpassas-sent en force au combat, ou en vitesse à la course, de ceux quipouvoient lui servir ou lui nuire, il devint avec le temps le maîtredes uns et le fléau des autres. C’est ainsiquele premier'regard qu’ilporta sur lui-même y produisit le premier mouvement d’orgueil ;c’est ainsi que, sachant encore à peine distinguer les rangs, et secontemplant au premier par son espèce, il se préparoit de loin ày prétendre par son individu.
Quoique ses semblables ne fussent pas pour lui ce qu’ils sontpour nous, et qu’il n’eût guère plus de commerce avec eux qu’a-vec les autres animaux, ils ne furent pas oubliés dans ses obser-vations. Les conformités que le temps put lui faire apercevoirentre eux, sa femelle et lui-même, lui firent juger de celles qu’iln’apercevoit pas; et, voyant qu’ils se conduisoient tous comme ilauroit fait en de pareilles circonstances, il conclut que leur ma-nière de penser et de sentir étoit entièrement conforme à la sienne;et cette importante vérité, bien établie dans son esprit, lui fit sui-vre, par un pressentiment aussi sûr et plus prompt que la dialec-tique, les meilleures règles de conduite que, pour son avantageet sa sûreté, il lui convînt de garder avec eux.
Instruit par l’expérience que l’amour du bien-être est le seulmobile des actions humaines, il se trouva en état de distinguerles occasions rares où l’intérêt commun devoit le faire comptersur l’assistance de ses semblables, et celles plus rares encore oùla concurrence devoit le faire défier d’eux. Dans le premier cas,il s’unissoit avec eux en troupeau, ou tout au plus par quelque