DE L’INÉGALITÉ PARMI LES HOMMES. 167
être restés barbares tant qu’ils ont pratiqué l'un de ces arts sansl’autre. Et l’une des meilleures raisons peut êlre pourquoi l’Eu-rope a été, sinon plus tôt, du moins plus constamment et mieuxpolicée que les autres parties du monde ,-c’est qu’elle est à la foisîa plus abondante en fer et la plus fertile en blé.
Il est très difficile de conjecturer comment les hommes sontparvenus à connottre et employer le fer ; car il n’est pas croyablequ’ils aient imaginé d’eux-mêmes de tirer la matière de la mine, etde lui donner les préparations nécessaires pour la mettre en fusionavant que de savoir ce qui en résulteroit. D’un autre côté, on peutd’autant moins attribuer cette découverte à quelque incendie acci-dentel , que les mines ne se forment que dans les lieux arides etdénués d’arbres et de plantes ; de sorte qu’on diroit que la natureavoit pris des précautions pour nous dérober ce fatal secret. Il nereste donc que la circonstance extraordinaire de quelque volcan,qui, vomissant des matières métalliques en fusion, aura donné auxobservateurs l’idée d’imiter cette opération de la nature : encorefaut-il leur supposer bien du courage et de la prévoyance pourentreprendre un travail aussi pénible, et envisager d’aussi loin lesavantages qu’ils en pouvoient retirer ; ce qui ne convient guèrequ’à des esprits déjà plus exercés que ceux-ci ne le dévoientêtre.
Quant à l’agriculture, le principe en fut connu loDg-temps avantque la pratique en fût établie, et il n’est guère possible que leshommes, sans cesse occupés à tirer leur subsistance des arbres etdes plantes, n’eussent assez promptement l’idée des voies que lanature emploie pour la génération des végétaux ; mais leur in-dustrie ne se tourna probablement que fort tard de ce côté-là, soitpareeque les arbres qui, avec la chasse et la pêche, fournissoienta leur nourriture, n’avoient pas besoin de leurs soins, soit fautede connoître l’usage du blé, soit faute d’instruments pour le culti-ver, soit faute de prévoyance pour le besoin à venir, soit enfinfaute de moyens pour empêcher les autres de s’approprier le fruitde leur travail. Devenus plus industrieux, on peut croire qu’avecdes pierres aiguës et des bâtons pointus ils commencèrent par cul-tiver quelques légumes ou racines autour de leurs cabanes, long-temps avant que de savoir préparer le blé et d’avoir les instru-ments nécessaires pour la culture en grand; sans compter que,pour se livrer à cette occupation et ensemencer des terres, il fautse résoudre à perdre d'abord quelque chose pour gagner beaucoup