160
DISCOURS SUR L’ORIGINE
occasions d’offenser devenoient plus fréquentes ; et que c’étoit à laterreur des vengeances de tenir lieu du frein des lois. Ainsi , quoi-que les hommes fussent devenus moins endurants, et que la pitiénaturelle eût déjà souffert quelque altération, ce période du déve-loppement des facultés humaines, tenant un juste milieu entrel’indolence de l’état primitif et la pétulante activité de notreamour-propre, dut être l’époque la plus heureuse et la plus dura-ble. Plus on y réfléchit, plus on trouve que cet état étoit le moinssujet aux révolutions, le meilleur à l’homme ( 16 ), et qu’il n’en adû sortir que par quelque funeste hasard, qui, pour l’utilité com-mune, eût dû ne jamais arriver. L’exemple des sauvages, qu’on apresque tous trouvés à ce point, semble confirmer que le genrehumain étoit fait pour y rester toujours, que cet état est la véri-table jeunesse du monde, et que tous les progrès ultérieurs ont été,en apparence, autant de pas vers la perfection de l’individu, et,en effet, vers la décrépitude de l’espèce.
Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rusti-ques, tant qu'ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avecdes épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages,à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou em-bellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tran-chantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instru-ments de musique ; en un mot, tant qu'ils ne s’appliquèrent qu’àdes ouvrages qu’un seul pouvoit faire, et qu’à des arts qui n’avoientpas besoiu du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres,sains, bons et heureux autant qu'ils pouvoient l’être par leur na-ture, et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d’un commerceindépendant : mais dès l’instant qu’un homme eut besoin du se-cours d'un autre, dès qu’on s’aperçut qu’il étoit utile à un seuld’avoir des provisions pour deux, l’égalité disparut, la propriétés’introduisit, le travail devint nécessaire, et les vastes forêts sechangèrent en des campagnes riantes qu’il fallut arroser de lasueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l’esclavage etla misère germer et croître avec les moissons.
La métallurgie et l’agriculture furent les deux arts dont l’in-vention produisit cette grande révolution. Pour le poète, c’est l’oret l’argent ; mais pour le philosophe, ce sont le fer et le blé quiont civilisé les hommes et perdu le genre humain. Aussi l’un etl’autre étoient-ils inconnus aux sauvages de l’Amérique, qui pourcela sont toujours demeurés tels ; les autres peuples semblent même