182 DISCOURS SUR t’ORIGINE
ils n’étoient d’abord que les officiers; à appeler leurs concitoyensleurs esclaves; à les compter, comme du bétail, au nombre deschoses qui leur appartenoient, et à s’appeler eux-mêmes égauxaux dieux, et rois des rois.
Si nous suivons le progrès de l’inégalité dans ces différentes ré-volutions, nous trouverons que l’établissement de la loi et du droitde propriété fut son premier terme, l’institution de la magistra-ture le second; que le troisième et dernier fut le changement dupouvoir légitime en pouvoir arbitraire ; en sorte que l’état de richeet de pauvre fut autorisé par la première époque; celui de puissantet de foible par la seconde, et par la troisième celui de maître etd’esclave, qui est le dernier degré de l’inégalité et le terme auquelaboutissent enfin tous les autres, jusqu’à ce que de nouvelles révo-lutions dissolvent tout-à-fait le gouvernement, ou le rapprochentde l’institution légitime.
Pour comprendre la nécessité de ce progrès, il faut moins con-sidérer les motifs de l’établissement du corps politique, que laforme qu’il prend dans son exécution et les inconvénients qu’ilentraîne après lui; car les vices qui rendent nécessaires les insti-tutions sociales sont les mêmes qui en rendent l’abus inévitable :et comme, excepté la seule Sparte, où la loi veilloit principalementà l’éducation des enfants, et où Lycurgue établit des mœurs quile dispensoient presque d'y ajouter des lois-, les lois, en généralmoins fortes que les passions, contiennent les hommes sans les ’changer ; il seroit aisé de prouver que tout gouvernement qui,sans se corrompre ni s’altérer, marc.heroit toujours exactementselon la fin de son institution, auroit été institué sans nécessité,et qu’un pays où personne n’éluderoit les lois et n’abuseroit de lamagistrature n’auroit besoin ni de magistrats ni de lois.
Les distinctions politiques amènent nécessairement les distinc-tions civiles. L’inégalité, croissant entre le peuple et ses chefs, sefait bientôt sentir parmi les particuliers, et s’y modifie en millemanières selon les passions, les talents et les occurrences. Lemagistrat ne saurait usurper un pouvoir illégitime sans se fairedes créatures auxquelles il est forcé d’en céder quelque partie.D’ailleurs, les citoyens ne se laissent opprimer qu’autant qu’en-traînés par une aveugle ambition, et regardant plus au-dessousqu’au-dessus d’eux, la domination leur devient plus chère quel’indépendance, et qu’ils consentent à porter des fers pour en pou-voir donner à leur tour. Il est très difficile de réduire à l’obéis-