306 JUGEMENT SUR LA POLVSVNODIE.
administratious, et qu’en général les membres des tribunaux sontpeu propres pour les conseils ; soit que l’habitude des formalitésnuise à l’expédition des affaires qui n’en veulent point, soit qu’ily ait une incompatibilité naturelle entre ce qu’on appelle maximed’état et la justice et les lois.
Au reste, laissant les faits à part, je croirois, quant à moi, quele prince et le philosophe pouvoient avoir tous deux raison sanss’accorder dans leur système; car autre chose est l’administra-tion passagère et souvent orageuse d’une régence, et autre choseune forme de gouvernement durable et constante qui doit fairepartie de la constitution de l’état. C’est ici, ce me semble, qu’onretrouve le défaut ordinaire à l’abbé de Saint-Pierre, qui est den’appliquer jamais assez bien ses vues aux hommes, aux temps,aux circonstances, et d’offrir toujours, comme des facilités pourl’exécution d’un projet, des avantages qui lui servent souventd’obstacles. Dans le plan dont il s’agit, il vouloit modifier ungouvernement que sa longue durée a rendu déclinant, par desmoyens tout-à-fait étrangers à sa constitution présente : il vou-loit lui rendre cette vigueur universelle qui met pour ainsi diretoute la personne en action. C’étoit comme s’il eut dit à un vieil-lard décrépit et goutteux : Marchez, travaillez, servez-vous devos bras et de vos jambes ; car l’exercice est bon à la santé.
En effet, ce n’est rien moins qu’une révolution dont il est ques-tion dans la polysynodie : et il ne faut pas croire, parcequ’onvoit actuellement des conseils dans les cours des princes, et quece sont des conseils qu’on propose, qu’il y ait peu de différenced’un système à l’autre. La différence est telle, qu’il faudroit com-mencer par détruire tout ce qui existe pour donner au gouver-nement la forme imaginée par l’abbé de Saint-Pierre ; et nul n’i-gnore combien est dangereux dans un grand état le moment d’a-narchie et de crise qui précède nécessairement un établissementnouveau. La seule introduction du scrutin devoit faire un renver-sement épouvantable, et donner plutôt un mouvement convulsifet continuel à chaque partie, qu’une nouvelle vigueur au corps.Qu’on juge du danger d’émouvoir une fois les masses énormes quicomposent la monarchie françoise. Qui pourra retenir l’ébranle-ment donné, ou prévoir tous les effets qu’il peut produire ? Quandtous les avantages du nouveau plan seroient incontestables, quelhomme de sens oseroit entreprendre d’abolir les vieilles coutumes,de changer les vieilles maximes, et de donner une autre forme à