CHAPITRE XII.
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onéreuse aux particuliers, dont le tour viendroit à peine de douzeà quinze ans une fois. De cette manière, toute la nation seroitexercée; on auroit une belle et nombreuse armée toujours prêteau besoin, et qui coûteroit beaucoup moins, surtout en temps depaix, que ne coûte aujourd’hui l’armée de la couronne.
Mais, pour bien réussir dans cette opération, il faudroit com-mencer par changer sur ce point l’opinion publique sur un étatqui change en effet du tout au tout, et faire qu’on ne regardâtplus en Pologne un soldat comme un bandit qui, pour vivre, sevend à cinq sous par jour, mais comme un citoyen qui sert lapatrie et qui est à son devoir. 11 faut remettre cet état dans lemême honneur où il étoit jadis, où il est encore en Suisse et àGenève, où les meilleurs bourgeois sont aussi fiers à leur corpset sous les armes qu’à l’hôtel-de-ville et au conseil souverain.Pour cela, il importe que dans le choix des officiers on n’ait au-cun égard au rang, au crédit et à la fortune, mais uniquement àl’expérience et aux talents. Rien n’est plus aisé que de jeter surle bon maniement des armes un point d’honneur qui fait que cha-cun s’exerce avec zèle pour le service de la patrie aux yeux de safamille et des siens ; zèle qui ne peut s’allumer de même chez dela canaille enrôlée au hasard, et qui ne sent que la peine de s’exer-cer. J’ai vu le temps qu’à Genève les bourgeois manœuvroientbeaucoup mieux que des troupes réglées ; mais les magistrats trou-vant que cela jetoit dans la bourgeoisie un esprit militaire quin’alioit pas à leurs vues, ont pris peine à étouffer cette émula-tion, et n’ont que trop bien réussi.
Dans l'exécution de ce projet on pourroit, sans aucun danger,rendre au roi l’autorité militaire naturellement attachée à sa place:car il n’est pas concevable que la nation puisse être employée às’opprimer elle-même, du moins quand tous ceux qui la compo-sent auront part à la liberté. Ce n’est jamais qu’avec des troupesréglées et toujours subsistantes que la puissance exécutive peutasservir l’état. Les grandes armées romaines furent sans abus tantqu’elles changèrent à chaque consul ; et, jusqu’à Marius, il nevint pas même à l’esprit d’aucun d’eux qu’ils en pussent tireraucun moyen d’asservir la république. Ce ne fut que quand legrand éloignement des conquêtes força les Romains de tenir long-temps sur pied les mêmes armées, de les recruter de gens sansaveu, et d’en perpétuer le commandement à des proconsuls, queceux-ci commencèrent à sentir leur indépendance, et à vouloir4 . 22