LETTRES A M. BUTTAFUOCO. 515
je ne suis plus capable de suivre un objet avec quelque attention,et d’ailleurs que voudriez-vous que fit un malheureux fugitif qui,malgré la protection du roi de Prusse, souverain du pays, malgréla protection de milord maréchal qui en est gouverneur, maismalheureusement trop éloignés l’un et l’autre, y boit les affrontscomme l’eau; et, ne pouvant plus vivre avec honneur dans cetasile, est forcé d’aller errant en chercher un autre sans savoir plusoù le trouver?...
Si fait pourtant, monsieur, j’en sais un digne de moi et dont jene me crois pas indigne; c’est parmi vous, braves Corses, quisavez être libres, qui savez être justes, et qui fûtes trop malheu-reux pour n’etre pas compatissants. Voyez, monsieur, ce qui sepeut faire : parlez-en à M. Paoli. Je demande à pouvoir louerdans quelque canton solitaire une petite maison pour y finir mesjours en paix. J’ai ma gouvernante qui depuis vingt ans me soi-gne dans mes infirmités continuelles : c’est une fille de quarante-cinq ans, Françoise, catholique, honnête et sage, et qui se résoutde venir, s’il le faut, au bout de l’univers partager mes misèreset me fermer les yeux. Je tiendrai mon petit ménage avec elle,et je tâcherai de ne point rendre les soins de l'hospitalité incom-modes âmes voisins.
Mais, monsieur, je dois vous tout dire : il faut que cette hospi-talité soit gratuite, non quant à la subsistance, je ne serai là-des-sus à charge à personne, mais quant au droit d’asile qu’il fautqu’on m’accorde sans intérêt : car, sitôt que je serai parmi vous,n’attendez rien de moi sur le projet qui vous occupe. Je le ré-pète, je suis désormais hors d’état d’y songer ; et quand je ne leserois pas, je m’en abstiendrois par cela même que je vivrois aumilieu de vous; car j’eus et j’aurai toujours pour maxime inviola-ble de porter le plus profond respect au gouvernement sous lequelje vis, sans me mêler de vouloir jamais le censurer et critiquer, ouréformer en aucune manière. J’ai même ici une raison de plus,et pour moi d’une très grande force. Sur le peu que j’ai parcourude vos mémoires, je vois que mes idées diffèrent prodigieusementde celles de votre nation. Il ne serait pas possible que le plan queje proposerais ne fît beaucoup de mécontents, et peut être vous-même tout le premier. Or, monsieur, je suis rassasié de disputeset de querelles. Je ne veux plus voir ni faire de mécontents autourde moi. à quelque prix que ce puisse être. Je soupire après latranquillité la plus profonde, et mes derniers vœux sont d’être