642 LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE.
chaque acte; il ne rend plus compte que des principaux; bientôtil vient à bout de n’en rendre d’aucun. Plus la puissance qui agitest active, plus elle énerve la puissance qui veut. La volonté d’hierest censée être aussi celle d’aujourd’hui ; au lieu que l’acte d’hierne dispense pas d’agir aujourd’hui. Enfin l’inaction de la puis-sance qui veut la soumet à la puissance qui exécute : celle-ci rendpeu à peu ses actions indépendantes, bientôt ses volontés ; au lieud’agir pour la puissance qui veut, elle agit sur elle. Il ne restealors dans l’état qu’une puissance agissante, c’est l’exécutive. Lapuissance exécutive n’est que la force ; et où règne la seule force,l’état est dissous. Voilà, monsieur, comment périssent à la fintous les états démocratiques.
Parcourez les annales du vôtre, depuis le temps où vos syn-dics , simples procureurs établis par la communauté pour vaquerà telle ou telle affaire, lui rendoient compte de leur commissionle chapeau bas, et rentraient à l’instant dans l’ordre des particu-liers, jusqu’à celui où ces mêmes syndics, dédaignant les droitsde chefs et de juges qu’ils tiennent de leur élection , leur préfè-rent le pouvoir arbitraire d’un corps dont la communauté n’élitpoint les membres, et qui s’établit au-dessus d’elle contre leslois : suivez les progrès qui séparent ces deux termes ; vous con-noîtrez à quel point vous en êtes, et par quels degrés vous y êtesparvenus.
Il y a deux siècles qu’un politique aurait pu prévoir ce qui vousarrive. Il aurait dit : L’institution que vous formez est bonne pourle présent, et mauvaise pour l’avenir ; elle est bonne pour établirla liberté publique, mauvaise pour la conserver ; et ce qui faitmaintenant votre sûreté sera dans peu la matière de vos chaînes.Ces trois corps, qui rentrent tellement l’un dans l'autre, que dumoindre dépend l’activité du plus grand, sont en équilibre tantque l’action du plus grand est nécessaire et que la législation nepeut se passer du législateur. Mais quand une fois l’établissementsera fait, le corps qui l’a formé manquant de pouvoir pour lemaintenir, il faudra qu’il tombe en ruine ; et ce seront vos loismêmes qui causeront votre destruction. Voilà précisément ce quivous est arrivé. C’est, sauf la disproportion, la chute du gouver-nement polonois par l’extrémité contraire. La constitution de larépublique de Pologne n’est bonne que pour un gouvernement oùil n’y a plus rien à faire. La vôtre, au contraire, n’est bonnequ’autant que le corps législatif agit toujours.