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Tome huitième.
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ANNÉE 1766 . 171

doux, dont je ne sais pas la langue, et qu’on excite à me haïr,sans appui, sans ami, sans moyen de parer les atteintes qu’onme porte, je pourrais pour cela seul sembler fort à plaindre. Jevous proteste, cependant que ce n’est ni aux désagréments quej’essuie, ni aux dangers que je peux courir, que je suis sensible :j’ai même si bien pris mon parti sur ma réputation, que je nesonge plus à la défendre; je l’abandonne sans peine, au moinsdurant ma vie, à mes infatigables ennemis. Mais de penser qu’uuhomme avec qui je n’eus jamais aucun démêlé, un homme de mé-rite, estimable par ses talents, estimé par son caractère, me tendles bras dans ma détresse, et m’étouffe quand je m’y suis jeté ;voilà, monsieur , une idée qui m’atterre. Voltaire, d’Alembert,Troncliin, n’ont jamais un instant affecté mon ame; mais quandje vivrais mille ans, je sens que jusqu’à ma dernière heure jamaisDavid Hume ne cessera de m’être présent.

Cependant j’endure mes maux avec assez de patience, et je mefélicite surtout de ce que mon naturel n’en est point aigri : celame les rend moins insupportables. J’ai repris mes promenadessolitaires ; mais au lieu d’y rêver, j’herborise, c’est une distrac-tion dont je sens le besoin : malheureusement elle ne m’est pasici d’une grande ressource ; nous avons peu de beaux jours ; j’aide mauvais yeux, un mauvais microscope; je suis trop ignorantpour herboriser sans livres, et je n’en ai point encore ici : d’ail-leurs mes nuits sont cruelles, mon corps souffre encore plus quemon cœur; la perte totale du sommeil me livre aux plus tristesidées ; l’air du pays joint à tout cela sa sombre influence, et jecommence à sentir fréquemment que j’ai trop vécu. Le pis estque je cranis la mort encore, non seulement pour elle-même,non seulement pour n avoir pas un de mes amis qui puisse adou-cir mes dernières heures ; mais surtout pour l’abandon total oùje laisserais ici la compagne de mes misères, livrée à la barbarie,ou, qui est pis, à l’insultante pitié de ceux dont les soins ne sontqu’un raffinement de cruauté pour faire endurer l’opprobre ensilence. Je ne sais pas, en vérité, quelles ressources la philoso-phie offre à un homme dans mon état. Pour moi, je n'en voisque deux qui soient à mon usage, l’espérance et la résignation.

Le plaisir, monsieur, que j’ai de vous écrire est si parfaite-ment indépendant de l'attente d’une réponse, que je ne vousenvoie pour cela aucune adresse, bien sûr que vous ne vous servi-rez pas de celle de M. Hume, avec qui j’ai rompu toute commu-