182 CORRESPONDANCE.
me ferait gémir toute ma vie si les choses venoient à mal tourner;et je ne vois pas assez clair dans les secrètes intrigues qui déci-deront de votre sort, pour juger desmoyens les plus propres à vousservir. Le vif intérêt même que je prends à vous vous nuirait, si jele laissois paraître ; et je suis si infortuné, que mon malheur s’é-tend à tout ce qui m’intéresse. J’ai fait ce que j’ai pu, monsieur ;j’ai mal réussi ; je réussirais plus mal encore : et, puisque je voussuis inutile, n’ayez pas la cruauté de m’affliger sans cesse danscette retraite, et, par humanité, respectez le repos dont j’ai sigrand besoin.
Je sens que je n’en puis avoir tant que je conserverai des re-lations avec le continent. Je n’en reçois pas uue lettre qui ne con-tienne des choses affligeantes ; et d’autres raisons, trop longuesà déduire, me forcent à rompre toute correspondance, même avecmes amis, hors les cas de la plus grande nécessité. Je vous aimetendrement, et j’attends, avec la plus vive impatience, la visiteque vous me promettez ; mais comptez peu sur mes lettres. Quandje vous aurai dit toutes les raisons du parti que je prends, vousles approuverez vous-même ; elles ne sont pas de nature à pou-voir être mises par écrit. S’il arrivoit que je ne vous écrivisseplus jusqu’à votre départ, je vous prie d’en prévenir dans letemps M. Du Peyrou, afin que s’il a quelque chose à m’envoyer,il vous le remette; et,en passant ;tParis, vous m'obligerez aussid’y voir M. Guy, chez la veuve Duchesne, afin qu’il vous re-mette ce qu’il a d’imprimé de mon Dictionnaire de musique, etque j’en aie par vous des nouvelles, car je n’en ai plus depuislong-temps. Mon cher monsieur, je ne serai tranquille que quandje serai oublié : je voudrais être mort dans la mémoire des hom-mes. Parlez de moi le moins que vous pourrez, même à nos amis;n’en parlez plus du tout à ***, vous avez vu comment il me rendjustice ; je n’en attends plus que de la postérité parmi les hom-mes, et de Dieu, qui voit mon cœur dans tous les temps. Je vousembrasse de tout mon cœur.
Quoique je sois fort incommodé, monsieur, depuis deux jours,je n’aurois assurément pas marchandé avec ma santé, pour la fa-veur que vous vouliez me faire, et je me préparais à en profiteree soir : mais voilà M. Davenport qui m’arrive ; il a l'honnêteté