ANNÉE 1766 . 189
sures possibles pour qu’ils restassent cachés au public ; mais, bienconnus de la personne intéressée, ils n’en opèrent pas moins sapropre conviction.
Peu de temps après notre arrivée à Londres , j’v remarquaidans les esprits, à mon égard, un changement sourd qui bientôtdevint très sensible. Avant que je vinsse en Angleterre, elle étoitun des pays de 1 Europe où j’avois le plus de réputation , j’ose-rois presque dire de considération ; les papiers publics étoientpleins de mes éloges, et il n’y avoit qu'un cri contre mes persé-cuteurs. Ce ton se soutint à mou arrivée; les papiers l'annoncè-rent en triomphe ; l’Angleterre s’honoroit d’ètre mon refuge ;elle en glorifioit avec justice ses lois et son gouvernement. Tout-à-coup, et sans aucune cause assignable , ce ton change, maissi fort et si vite que dans tous les caprices du publie on n’en voitguère de plus étonnant. Le signal fut donné dans un certain met-gasin aussi plein d’inepties que de mensonges, où l’auteur, bieninstruit, ou feignant de l'être, me donnoit pour (ils de musicien.Dès ce moment les imprimés ne parlèrent plus de moi que d'unemanière équivoque ou malhonnête : tout ce qui avoit trait à mesmalheurs étoit déguisé, altéré, présenté sous un faux jour, et tou-jours le moins à mon avantage qu'il étoit possible : loin de par-ler de l’aecueil que j’avois reçu à Paris , et qui n'avoit fait quetrop de bruit, on ne supposoit pas même que j’eusse osé paroîtredans cette ville, et un des amis de M. Hume fut très surpris quandje lui dis que j’y avois passé.
Trop accoutumé à l’inconstance du public pour m’en affecterencore, je ne laissois pas d’ètre étonné de ce changement si brus-que, de ce concert si singulièrement unanime, que pas un de ceuxqui m’av oient tant loué absent ne parût, moi présent, se souvenirde mon existence. Je trouvai bizarre que précisément après le re-tour de M. Hume, qui a tant de crédit à Londres, tant d'influencesur les gens de lettres et les libraires, et de si grandes liaisonsavec eux, sa présence eût produit un effet si contraire à celui qu'onen pouvoit attendre ; que, parmi tant d’écrivains de toute espèce,pas un drses amis ne se montrât le mien ; et l'on voyoitbien queceux qui parloient de moi n’étoient pas ses ennemis, puisqu’eufaisant sonuer son caractère public, ils disoient quej'avois traverséla France sous sa protection , à la faveur d’un passe-port qu’ilsm’avoient obtenu de la cour ; et peu s’en falloit qu’ils ne fissententendre que j’avois fait le voyage à sa suite et à ses frais.
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