ANNÉE 176G. 203
termes. Cependant je pris, et je ne pouvois manquer alors deprendre ces mots dans un sens favorable, quoique le ton l’indi-quftt encore moins que l'expression; c’est un ton dont il m’est im-possible de donner l’idée, et qui correspond très bien aux regardsdont j’ai parle. Chaque fois qu’il dit ces mots, je sentis un tressail-lement d’effroi dont je n’étois pas le maître : mais il ne me fallutqu’un moment pour me remettre et rire de ma terreur : dès le len-demain tout fut si parfaitement oublié, que je n’y ai pas mêmepensé durant tout mon séjour à Londres et au voisinage. Je nem’en suis souvenu qu’ici, où tant de choses m’ont rappelé ces pa-roles, et me les rappellent, pour ainsi dire, à chaque instant.
Ces mots, dont le ton retentit sur mon cœur comme s’ils ve-noient d’être prononcés; les longs et funestes regards tant de foislancés sur moi ; les petits coups sur le dos avec des mots de morecher monsieur, en réponse au soupçon d’être un traître; tout celam’affecte à un tel point après le reste, que ces souvenirs, fussent-ils les seuls, fermeroieut tout retour à la confiance: et il n’y a pasune nuit où ces mots , Je tiens J.-J. Rousseau! ne sonnent en-core à mon oreille comme si je les entendois de nouveau.
Oui, monsieur Hume, vous me tenez , je le sais, mais seule-ment par des choses qui me sont extérieures ; vous me tenez parl’opinion, parles jugements des hommes ; vous me tenez par maréputation , par ma sûreté peut-être ; tous les préjugés sont pourvous : il vous est aisé de me faire passer pour un monstre commevous avez commencé, et je vois déjà l’exultation barbare de mesimplacables ennemis. Le public, en général, ne me fera pas plusde grâce : sans autre examen, il est toujours pour les servicesrendus, pareeque chacun est bien aise d’inviter à lui en rendreen montrant qu’il sait les sentir. .Te prévois aisément la suite detout cela, surtout dans le pays où vous m’avez conduit, et où, sansamis, étranger à tout le monde, je suis presque à votre merci. Lesgens sensés comprendront cependant que, loin que j’aie pu cher-cher cette affaire, elle étoit ce qui pouvoit m’arriver de plus ter-rible dans la position où je suis ; ils sentiront qu’il n’y a que mahaine invincible pour toute fausseté, et l’impossibilité de marquerde l’estime à celui pour qui je l’ai perdue, qui aient pu m’empê-cher de dissimuler quand tant d’intérêts m’en faisoient une loi :mais les gens sensés sont en petit nombre, et ce ne sont pas euxqui font du bruit.
Oui, monsieur Hume, vous me tenez par tous les liens de cette