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Tome huitième.
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année 1767 . 259

prouveraient cela; mais c’est un des malheurs attachés à la puis-sance humaine, et à ceux qui lui sont soumis, que quand lesgrands sont une fois dans l'erreur, il est impossible qu’ils en re-viennent. Ainsi, monsieur, pour ne point m’exposer à de nou-veaux orages, je me tiens au seul parti qui peut assurer le reposde mes derniers jours. J’aime la France, je la regretterai toutema vie ; si mon sort dépendoit de moi, j’irois y finir mes jours,et vous seriez mon hôte, puisque vous n’aimez pas quej’aie un pa-tron ; mais, selon toute apparence, mes vœux et mon cœur ferontseuls le voyage, et mes os resteront ici.

Je n’ai pas eu, monsieur, sur vos écrits l’indifférence de M. Hu-me; et je pourrais si bien vous en parler, qu’ils sont, avec deuxtraités de botanique, les seuls livres quej’aie apportés avec moidans ma malle ; mais outre que je crois votre sublime amour-pro-pre trop au-dessus de la petite vanité d'auteur pour ne pas dé-daigner ces formulaires d’éloges, je suis déjà trop loin de ces sortesde matières pour pouvoir en parler avec justesse, et même avecplaisir : tout ce qui tient par quelque côté à la littérature, et à unmétier pour lequel certainement je n’étois pas né, m’est devenusi parfaitement insupportable, et son souvenir me rappelle tantde tristes idées , que, pour n’y plus penser, j’ai pris le parti deme défaire de tous mes livres, qu’on m’a très mal à propos en-voyés de Suisse : les vôtres et les miens sont partis avec tout lereste. J’ai pris toute lecture dans un tel dégoût, qu’il a fallu re-noncer à mon Plutarque : la fatigue même de penser me devientchaque jour plus pénible. J’aime à rêver, mais librement, en lais-sant errer ma tête et sans m’asservir à aucun sujet; et, maintenantque je vous écris, je quitte à tout moment la plume pour vousdire en me promenant mille choses charmantes, qui disparaissentsitôt que je reviens à mon papier. Cette vie oisive et contemplativeque vous n’approuvez pas, et que je n’excuse pas, me devientchaque jour plus délicieuse ; errer seul, sans fin et sans cesse,parmi les arbres et les roches qui entourent ma demeure, rêver,ou plutôt extravaguer à mon aise, et, comme vous dites, bayer auxcorneilles ; quand ma cervelle s’échauffe trop, la calmer en analy-sant quelque mousse ou quelque fougère; enfin me livrer sans gêneà mes fantaisies, qui, grâces au ciel, sont toutes en mon pouvoir ;voilà, monsieur, pour moi la suprême jouissance, à laquelle j e n’i-magine rien de supérieur dans ce monde pour un homme à monâge et dans mon état. Si j'allois dans une de vos terres, vous pouvez