CORRESPONDANCE.
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compter que je n’y prendrais pas le plus petit soin en faveur du pro-priétaire; je vous verrais voler, piller, dévaliser, sans jamais en direun seul mot, ni à vous ni à personne : tous mes malheurs me vien-nent de cette ardente haine de l'injustice queje n’ai jamais pu domp-ter. Je me le tiens pour dit : il est temps d’être sage, ou du moinstranquille ; je suis las de guerres et de querelles ; je suis bien surde n’en avoir jamais avec les honnêtes gens , et je n’en veux plusavec les fripons, car celles-là sont trop dangereuses. Voyez donc,monsieur, quel homme utile vous mettriez dans votre maison. ADieu ne plaise que je veuille avilir votre offre par cette objection !mais c’en est une dans vos maximes, et il faut être conséquent.
En censurant cette nonchalance, vous me répéterez que c’estn’ètre bon à rien que n’être bon que pour soi (*) : mais peut-onêtre vraiment bon pour soi, sans être, par quelque côté, bonpour les autres? D’ailleurs , considérez qu'il n’appartient pas àtout ami des hommes d'être , comme vous, leur bienfaiteur enréalité. Considérez que je n’ai ni état ni fortune, que je vieillis,que je suis infirme, abandonné, persécuté, détesté, et qu’envoulant faire du bien je ferais du mal, surtout à moi-même.J’ai reçu mon congé bieu signifié, par la nature et par les hommes :je l’ai pris, et j’en veux profiter. Je ne délibère plus si c’est bienou mal fait, pareeque c’est une résolution prise, et rien ne m’enfera départir. Puisse le public m’oublier comme je l’oublie! S’ilne veut pas m’oublier, peu m’importe qu’il m’admire ou qu’il medéchire; tout cela m’est indifférent ; je tâche de n’en rien savoir,et quand je l’apprends je ne m’en soucie guère. Si l’exemple d’unevie innocente et simple est utile aux hommes, je puis leur faireencore ce bien-là ; mais c’est le seul, et je suis bien déterminé àne vivre plus que pour moi et pour mes amis, en très petit nom-bre, mais éprouvés, et qui me suffisent : encore aurois-je pu m’enpasser , quoique ayant un cœur aimant et tendre, pour qui desattachements sont de vrais besoins ; mais ces besoins m’ont sou-vent coûté si cher, que j’ai appris à me suffire à moi-même, et jeme suis conservé l’ame assez saine pour le pouvoir. Jamais sen-timent haineux, envieux, vindicatif, n’approcha de mon cœur.Le souvenir de mes amis donne à ma rêverie un charme que lesouvenir de mes ennemis ne trouble point. Je suis tout entier oùje suis, et point où sont ceux qui me persécutent. Leur haine,
(*) C'est la meme pensée que dans VÉmile, livre v ; mais elle reçoit ici à la fois unemodification et une exception.