ARMÉE 1767.
271
soient d'aussi bonnes drogues que vous, ils auraient bientôt mapratique ; mais, badinage à part, que j’aie avec vous un momentd’explication sérieuse.
Jadis j’aimois avec passion la liberté, l’égalité; et, voulant vivreexempt des obligations dont je ne pouvois m’acquitter en pareillemonnoie, je me refusois aux cadeaux même de mes amis, ce quim’a souvent attiré bien des querelles. Maintenant j’ai changé degoût, et c’est moins la liberté que la paix que j'aime ; je soupireincessamment après elle; je la préfère désormais à tout; je laveux à tout prix avec mes amis ; je la veux même avec mes enne-mis, s’il est possible. J’ai donc résolu d’endurer désormais desuns tout le bien, et des autres tout le mal qu’ils voudront me faire,sans disputer, sans m’en défendre , et sans leur résister en quel-que façon que ce soit. Je me livre à tous pour faire de moi, soitpour, soit contre, entièrement à leur volonté : ils peuvent tout,hors de m’engager dans une dispute , ce qui très certainementn’arrivera plus de mes jours. Vous voyez, monsieur, d’après cela,combien vous avez beau jeu avec moi dans les cadeaux continuelsqu’il vous plait de me faire : mais il faut tout vous dire : sans lesrefuser, je n’en serai pas plus rcconnoissant que si vous ne m’enfaisiez aucun. Je vous suis attaché, monsieur, et je bénis le ciel,dans mes misères, de la consolation qu’il m’a ménagée en me don-nant un voisin tel que vous : mon cœur est plein de l’intérêt quev ous voulez bien prendre à moi, de vos attentions, de vos soins,de vos bontés, mais non pas de vos dons : c’est peine perdue, jevous assure ; ils n’ajoutent rien à mes sentiments pour vous, je nevous en aimerai pas moins, et je serai beaucoup plus à mou aisesi vous voulez bien les supprimer désormais.
V r ous voilà bien averti, monsieur ; vous savez comment je pense,et je vous ai parlé très sérieusement. Du reste, votre volonté soitfaite, et non pas la mienne ; vous serez toujours le maître d’enuser comme il vous plaira.
Le temps est bien froid pour se mettre en route. Cependant, sivous êtes absolument résolu de partir, recevez tous mes souhaitspour votre bon voyage, et pour votre prompt et heureux retour.Quand vous verrez madame la duchesse de Portland , faites-luima cour , je vous supplie; rassurez-la sur l’état de milord maré-chal. Cependant, comme je ne serai parfaitement rassuré moi-même que quand j’aurai de ses nouvelles, sitôt que j’en auraireçu j’aurai l’honneur d’en faire part à madame la duchesse.