338
CORRESPONDANCE.
ruines de la patrie, faites plus : osez vivre pour sa gloire au mo-ment qu’elle n’existera plus. Oui, messieurs, il vous reste, dansle cas que je suppose, un dernier parti à prendre, et c’est, j’ose ledire, le seul qui soit digne de vous; c’est, au lieu de souiller vosmains dans le sang de vos compatriotes, de leur abandonner cesmurs qui dévoient être l’asile de la liberté, et qui vont n’êtreplusqu’un repaire de tyrans ; c’est d'en sortir tous, tous ensemble, enplein jour, vos femmes et vos enfants au milieu de vous, et, puis-qu’il faut porter des fers, d’aller porter du moins ceux de quel-que grand prince, et non pas l’insupportable et odieux joug devos égaux. Et ne vous imaginez pas qu’en pareil cas vous reste-riez sans asile; vous ne savez pas quelle estime et quel respectvotre courage, votre modération, votre sagesse, ont inspirés pourvous dans toute l’Europe. Je n’imagine pas qu’il s’y trouve au-cun souverain (je n’en excepte aucun) qui ne reçût avec honneur,j’ose dire avec respect, cette colonie émigrante d’hommes tropvertueux pour ne savoir pas être sujets aussi fidèles qu’ils furentzélés citoyens. Je comprends bien qu’en pareil cas plusieurs d’en-tre vous seroient ruinés : mais je pense que les gens qui saventsacrifier leur vie au devoir sauroient sacrifier leurs biens à l’hon-neur, et s’applaudir de ce sacrifice ; et, après tout, ceci n’estqu’un dernier expédient pour conserver sa vertu et son innocencequand tout le reste est perdu. Le cœur plein de cette idée, je neme pardonnerois pas de n’avoir osé vous la communiquer. Dureste, vous êtes éclairés et sages ; je suis très sûr que vous pren-drez toujours en tout le meilleur parti, et je ne puis croire qu’onlaisse jamais aller les choses au point qu’il est bon d’avoir prévud’avance pour être prêts à tout événement.
Si vos affaires vous laissent quelques moments à donner àd’autres choses qui ne sont rien moins que pressées, en voici unequi me tient au cœur, et sur laquelle je voudrais vous prier deprendre quelque éclaircissement, dans quelqu’un des voyagesque je suppose que vous ferez à Lausanne, tandis que votre fa-mille y sera. Vous savez que j’ai à Nion une tante qui m’a élevé,et que j’ai toujours tendrement aimée, quoique j’aie une fois,comme vous pouvez vous en souvenir, sacrifié le plaisir de la voirà l’empressement d’aller avec vous joindre nos amis. Elle est fortvieille, elle soigne un mari fort vieux ; j’ai peur qu’elle n’ait plusde peine que son âge ne comporte, et je voudrais lui aider à payerune servante pour la soulager. Malheureusement, quoique je