ANNÉE 1768. 365
dèle • mais mon cœur serré, ma tête en désordre, toutes mes fa-cultés troublées, ne me permettent plus de rien écrire avec soin,même avec clarté ; et il ne me reste précisément qu’assez de sa-gesse pour ne plus entreprendre ce que je ne suis plus en étatd’exécuter. Il n’y a point à ce refus de mauvaise volonté, je vousle jure ; et je suis désormais hors d’état d’écrire pour moi-mêmeles choses même les plus simples, et dont j’aurois le plus grandbesoin.
Je crois, mon bon ami, pour de bonnes raisons , devoir re-noncer à la pension du roi d’Angleterre ; et, pour des raisons non.moins bonnes, j’ai rompu irrévocablement l’accord que j’avoisfait avec M. Du Peyrou. Je ne vous consulte pas sur ces résolu-tions, je vous en rends compte; ainsi vous pouvez vous épargnerd’inutiles efforts pour m’en dissuader. Il est vrai que foible, infirme,découragé, je reste à peu près sans pain sur mes vieux jours, et horsd’état d’en gagner : mais qu’à cela ne tienne, la Providence y pour-voira de manière ou d’autre. Tant que j’ai vécu pauvre, j’ai vécuheureux ; et ce n’est que quand rien ne m’a manqué pour le né-cessaire que je me suis senti le plus malheureux des mortels :peut-être le bonheur, ou du moins le repos que je cherche, re-viendra-t-il avec mon ancienne pauvreté. Une attention que vousdevriez peut-être à l’état où je rentre seroit d’être un peu moinsprodigue en envois coûteux par la poste, et de ne pas vous ima-giner qu’en me proposant le remboursement des ports, vous se-rez pris au mot. Il est beaucoup plus honnête avec des amis, dansle cas où je me trouve, de leur économiser la dépense, que d’of-frir de la leur rembourser.
Bonjour, mon cher d’Ivernois ; je vous aime et vous embrassede tout mon cœur.
J’espère que vous n’irez pas inquiéter ma bonne vieille tantesur la suite de sa petite pension. Tant qu’elle et moi vivrons, ellelui sera continuée, quoi qu’il arrive ; à moins que je ne sois tout-à-fait sur le point de mourir de faim, et j’ai confiance que celan’arrivera pas.
P. S, Quand M. Du Peyrou me marqua que la salle de comé-die avoit été brûlée, je craignis le contre-coup de cet accidentpour la cause des représentants ; mais que ce soit à moi que Vol-taire l’impute, je vois là de quoi rire : je n’y vois point du toutde quoi répondre, ni se fâcher. Les amis de ce pauvre hommeferoient bien de le faire baigner et saigner de temps en temps.