Band 
Tome huitième.
Seite
375
JPEG-Download
 

ANNÉE 1768. 375

j’ai toute confiance, et qui ne vous abandonneront pas. Vous sa-vez où sont les effets en quoi consistoient nos dernières ressour-ces ; tout est à vous. Je suis certain que les gens d’honneur qui ensont dépositaires ne tromperont point mes intentions ni mes es-pérances. Pesez bien toute chose avant de prendre un parti. Con-sultez madame l’abbesse f ) ; elle est bienfaisante, éclairée ; ellenous aime, elle vous conseillera bien ; mais je doute qu’elle vousconseille de rester auprès d’elle. Ce n’est pas dans une commu-nauté qu’on trouve la liberté ni la paix : vous êtes accoutumée àl’une, vous avez besoin de l’autre. Pour être libre et tranquille,soyez chez vous, et ne vous laissez subjuguer par personne. Sij’avois un conseil à vous donner, ce seroit de venir à Lyon. Voyezl’aimable Madelon ; demeurez, non chez elle, mais auprès d’elle.Cette excellente fille a rempli de tout point mon pronostic : ellen’avoit pas quinze ans, que j’ai hautement annoncé quelle femmeet quelle mère elle seroit un jour. Elle l’est maintenant, et, grâ-ces au ciel, si solidement et avec si peu d’éclat, que sa mère, sonmari, ses frères, ses sœurs, tous ses proches, ne se doutent paseux-mêmes du profond respect qu’ils lui portent, et croient ne.faire que l’aimer de tout leur cœur. Aimez-la comme ils font,chère amie; elle en est digne, et vous le rendra bien. Tout cequ’il restoit de vertu sur la terre semble s’ètre réfugié dans vosdeux cœurs. Souvenez-vous de votre ami l’une et l’autre; par-lez-en quelquefois entre vous. Puisse ma mémoire vous être tou-jours chère, et mourir parmi les hommes avec la dernière desdeux!

Depuis mon départ de Trye j’ai des preuves de jour en jourplus certaines que l’œil vigilant de la malveillance ne me quittepas d un pas, et m’attend principalement sur la frontière : selon leparti qu’ils pourront prendre, ils me feront peut-être du bien sansle vouloir. Mon principal objet est bien, dans ce petit voyage,d’aller sur la tombe de cette tendre mère que vous ayez connue,pleurer le malheur que j’ai eu de lui survivre; mais il y entreaussi,je l’avoue, du désir de donner si beau jeu âmes ennemis,qu ils jouent enfin de leur reste ; car vivre sans cesse entouré deleurs satellites flagorneurs et fourbes est un état pour moi pire,que la mort. Si toutefois mon attente et mes conjectures me trom-pent, et que je. revienne comme je suis allé, vous savez, chère

(*) Madame de Nardaillac, abbesse do Gomcr-Fontainc, abbaye située à peu de dis-tance du château de Trye.