406 COBBESPONDANCE.
au moins triple, les idées terribles auxquelles je dois être en proie,ainsi séquestré du genre humain, non volontairement et par goût,mais par force et pour assouvir la rage de mes oppresseurs : card’ailleurs je vous jure que mon même goût pour la solitude est plu-tôt augmenté que diminué par mes infortunes , et que, si j’étoispleinement libre et maître de mon sort, je choisirais la plus pro-fonde retraite pour y finir mes jours. Bien plus, une captivité dé-clarée n’auroit rien de pénible et de triste pour moi. Qu’on metraite comme on voudra; pourvu que ce soit ouvertement, je puistout souffrir sans murmure ; mais mon cœur ne peut tenir auxflagorneries d’un sot fourbe qui se croit fin parcequ’il est faux.J’étois tranquille aux cailloux des assassins de Motiers, et nepuis l’être aux phrases des admirateurs de Grenoble.
Il faut vous dire encore que ma situation présente est trop dés-agréable et violente pour que je ne saisisse pas la première oc-casion d’en sortir ; ainsi des arrangements d’une exécution éloi-gnée ne peuvent jamais être pour moi des engagements absolusqui m’obligent à renoncer aux ressources qui peuvent se présen-ter dans l’intervalle. J’ai dû, monsieur, entrer avec vous dans cesdétails, auxquels je dois ajouter que l’espèce de liberté de dispo-ser de moi, que mes ressources me laissent, n’est pas illimitée,que ma situation la restreint tous les jours, que je ne puis formerdes projets que pour deux ou trois années, passé lesquelles d’au-tres lois ordonneront de mon sort et de celui de ma compagne ;mais l’avenir éloigné ne m’a jamais effrayé. Je sens qu’en géné-ral, vivant ou mort, le temps est pour moi; mes ennemis le sen-tent aussi, et c’est ce qui les désoie : ils se pressent de jouir deleur reste ; dès maintenant ils en ont trop fait pour que leurs ma-nœuvres puissent rester long-temps cachées ; et le moment quidoit les mettre en évidence sera précisément celui où ils voudrontles étendre sur l’avenir. Vous êtes jeune, monsieur ; souvenez-vous de la prédiction que je vous fais, et soyez sûr que vous laverrez accomplie. 11 me reste maintenant à vous dire que, pré-venu de tout cela, vous pouvez agir comme votre cœur vous in-spirera et comme votre raison vous éclairera : plein de confianceen vos sentiments et en vosjumières, certain que vous n’étes pashomme à servir mes intérêts aux dépens de mon honneur, jevous donne toute ma confiance. Voyez madame la maréchale ; lamienne en elle est toujours la même. Je compte également et surses bontés et sur celles de M. le prince de Conti ; mais l’un est