Band 
Tome huitième.
Seite
409
JPEG-Download
 

ANNÉE 17G8. 409

M. l’ambassadeur d’Angleterre ébruite ce dessein, c’est tout autrechose, et d’ailleurs je ne l’en puis empêcher. En prenant monparti sur ce point, -vous sentez que je l’ai pris sur tout le reste. Jequitterai ce continent, comme je quitterais le séjour de la lune.L’autre fois, cen’étoit pas la même chose; j’y laissois des attache-ments, j’y eroyois laisser des amis. Pardon, monsieur; mais jeparle des anciens. Vous sentez que les nouveaux., quelque vraisqu’ils soient, ne laissent pas ces déchirements de cœur qui le fontsaigner durant toute la vie, par la rupture de la plus douce habi-tude qu’il puisse contracter. Toutes mes blessures saigneront,j’en conviens, le reste de mes jours; mais mes erreurs, du moins,sont bien guéries ; la cicatrice est faite de ce côté-là. Je vous em-brasse.

A M. MOULTOU.

Bourgoin, \c S novembre 1768.

Vous avez fait, cher Moultou, une perte que tous vos amis ettous les honnêtes gens doivent pleurer avec vous, et j’en ai faitune particulière dans votre digne père, par les sentiments dont ilm’honorait, et dont tant de faux amis, dont je suis la victime,m’ont bien fait connoitre le prix. C’est ainsi, cher Moultou, queje meurs en détail dans tous ceux qui m’aiment, tandis que ceuxqui me baissent et me trahissent semblent trouver dans l’âge etdans les années une nouvelle vigueur pour me tourmenter. Jevous entretiens de ma perte au lieu de parler de la vôtre ; mais lavéritable douleur qui n’a point de consolation ne sait guère entrouver pour autrui ; on console les indifférents, mais on s'affligeavec les amis. Il me semble que si j ’étois près de vous, que nousnous embrassassions, que nous pleurassions tous deux, sans nousrien dire, nos cœurs se seraient beaucoup dit.

Cruel ami, que de regrets vous me préparez dans votre de-scription de Lavagnac ! Hélas ! ce beau séjour étoit l’asile qu’il mefalloit; j’y aurais oublié, dans un doux repos, les ennuis de mavie;jepouvois espérer d’y trouver enfin de paisibles jours, et d’yattendre sans impatience la mort qu’ail leurs je désirerai sanscesse. Il est trop tard. La fatale destinée qui m’entraîne ordonneautrement de mon sort. Si j’en avois été le maître, si le princelui-même eût été le maître chez lui, je ne serais jamais sorti deTrye, dont il n’avoit rien épargné pour me rendre le séjour agréa-ble. Jamais prince n’en a tant fait pour aucun particulier qu’il en