ASNÉE 1760. 437
tout m’apprend par quelles espèces de mains et à quelle inten-tion cet écrit a été publié. L’édition de Lausanne, si elle existe,aura probablement été faite sur celle de Paris; mais le silence deM. Du Peyrou me fait douter de cette seconde édition, dont lanouvelle m’a été donnée d’assez loin pour qu’on ait pu confondre;et de pareils chiffons ne sont guère de ceux qu’on imprime deuxfois. Vous avez pris le vrai moyen d’aller, s’il est possible, à lasource du vol par l’examen du manuscrit : cela vaut mieuxqu’une lettre imprimée, qui neferoit que faire souvenir de moi lepublic et. mes ennemis, dont je cherche à être oublié, et sur la-quelle les coupables n’iront sûrement pas se déclarer. Vous m’ap-prenez aussi qu’on a imprimé un nouveau volume de mes écrits' rais ou faux. C’est ainsi qu’on me dissèque de mon vivant, ouplutôt qu’on dissèque un autre corps sous mon nom. Car quellepart ai je au recueil dont vous me parlez, si ce n’est deux outraislettres de moi qui y sont insérées, et sur lesquelles, pour fairecroire que le recueil entier en étoit, on a eu l’impudence de lefaire imprimer à’Londres sous mon nom, tandis que j’étois enAngleterre, en supprimant la première édition de Lausanne faitesous les yeux de l’auteur? J’entrevois que l’impression du chif-fon académique tient encore à quelque autre manœuvre souter-raine de même acabit. Vous m'avez écritquelquefoisquejefaisoisdu noir; l’expression n’est pas juste : ce n’est pas moi, mon-sieur, qui fais du noir, mais c’est moi qu’on en barbouille. Pa-tience ; ils ont beau vouloir écarter le vivier d’eau claire, il setrouvera quand je ne serai plus en leur pouvoir, et au momentqu’ils y penseront le moins. Aussi qu’ils fassent désormais à leuraise, je les mets au pis. J’attends sans alarmes l’explosion qu’ilscomptent faire après ma mort sur ma mémoire, semblables auxvils corbeaux qui s’acharnent sur les cadavres. C’est alors qu’ilscroiront n’avoir plus à craindre le trait de lumière qui, de monvivant, ne cesse de les faire trembler, et c’est alors que l’on eon-noitra peut-être le prix de ma patience et de mon silence. Quoiqu’il en soit, en quittant Bourgoin j’ai quitté tous les soucis quim’en ont rendu le séjour aussi déplaisant que nuisible. L’état oùje suis a plus fait pour ma tranquillité que les leçons de la philo-sophie et de la raison. J’ai vécu, monsieur; je suis content del’emploi de ma vie; et du même œil que j’en vois les restes, jevois aussi les événements qui les peuvent remplir. Je renonce doncà savoir désormais rien de ce qui se dit, de ce qui se fait, de ce