CORRESPONDANCE.
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qu’aussitôt qu'on sort de ses étroites limites, chacun a la siennequi n’est propre qu’à lui; que les opinions se propagent par lesopinions, non par la raison, et que quiconque cède au raisonne-ment d’un autre (chose déjà très rare) cède par préjugé, par au-torité, par affection, par paresse ; rarement, jamais peut-être, parson propre jugement.
Vous me marquez, monsieur, que le résultat de vos recher-ches sur l’auteur des choses est un état de doute : je ne puis jugerde cet état, pareequ’il n’a jamais été le mien. J’ai cru dans monenfance par autorité, dans ma jeunesse par sentiment, dans monâge mûr par raison; maintenant je crois pareeque j'ai toujours cru.Tandis que ma mémoire éteinte ne me remet plus sur la trace demes raisonnements, tandis que ma judiciaire affaiblie ne me per-met plus de les recommencer, les opinions qui en ont résulté merestent dans toute leur force ; et, sans que j’aie la volonté ni le cou-rage de les mettre derechef en délibération, je m'y tiens en con-fiance et en conscience, certain d’avoir apporté dans la vigueurde mon jugement à leurs discussions toute l’attention et la bonnefoi dont j’étois capable. Si je me suis trompé, ce n’est pas mufaute, c’est celle de la nature , qui n’a pas donné à ma tête, uneplus grande mesure d’intelligence et de raison. Je n’ai rien deplus aujourd’hui ; j’ai beaucoup de moins. Sur quel fondement re-eommencerois-je donc à délibérer? Le moment presse; le départapproche. Je n’aurois jamais le temps ni la force d’achever legrand travail d’une refonte. Permettez qu’à tout événement j’em-porte avec moi la consistance et la fermeté d'un homme, non lesdoutes décourageants et timides d’un vieux radoteur.
A ce que je puis me rappeler de mes anciennes idées , à ce quej’aperçois de la marche des vôtres, je vois que, n’avant pas suividans nos recherches la même route, il est peu étonnant que nous nesoyons pas arrivés à la même conclusion. Balançant les preuvesde l’existence de Dieu avec les difficultés, vous n’avez trouvé au-cun des côtés assez prépondérant pour vous décider, et vous êtesresté dans le doute. Ce n’est pas comme cela que je fis : j’exami-nai tous les systèmes sur la formation de l’univers que j'avois pueonnoitre ; je méditai sur ceux que je pouvois imaginer ; je lescomparai tous de mon mieux ; et je me décidai, non pour celui quine m’offroit point de difficultés, car ils m’eu offroient tous, maispour celui qui me paroissoit en avoir le moins : je me dis que cesdifficultés étaient dans la nature de la chose, que la contempla-