année 1769. 455
teur de l’un et de l’autre, je ne puis guère être suspect de préjugéseu parlant d’eux. Je ne vous crois pas dans le même cas : je suispeu surpris que vous donniez au second tout l'avantage; vousn’avez pus assez fait counoissance avec l’autre ; et vous n'avezpas pris assez de soin pour dégager ce qui est vraiment à lui dece qui lui est étranger et qui le défigure à vos yeux, comme àceux de bien d’autres gens qui, selon moi, n'y ont pas regardéde plus près que vous. Si Jésus fût né à-Athènes et Socrate à Jé-rusalem, que Platon et Xénophon eussent écrit la vie du premier,Luc et Matthieu celle de l’autre, vous changeriez beaucoup delangage; et cc qui lui fait tort dans votre esprit est précisémentce qui rend son élévation d’ame plus étonnante et plus admirable,savoir, sa naissance en Judée, chez le plus vil peuple qui peut-être existât alors ; au lieu que Socrate, né chez le plus instruit etle plus aimable, trouva tous les secours dont il avoit besoin pours’élever aisément au ton qu’il prit. 11 s’éleva contre les sophistes,comme Jésus contre les prêtres; avec cette différence que Socrateimita souvent ses antagonistes, et que, si sa belle et douce mortn’eût honoré sa vie, il eût passé pour un sophiste comme eux.Pour Jésus, le vol sublime que prit sa grande ame l'éleva toujoursau-dessus de tous les mortels, et depuis l’âge de douze aus jus-qu’au moment qu’il expira dans la plus cruelle aiusi que dans laplus infâme de toutes les morts, il ne se démeutit pas un moment.Son noble projet étoit de relever son peuple, d’en faire derechefun peuple libre et digne de l’ètre; car c’étoit par-là qu’il falloitcommencer. L’étude profonde qu’il fit de lu loi de Moïse, ses ef-forts pour en réveiller l'enthousiasme et l’amour dans les cœurs,montrèrent son but, autant qu’il étoit possible pour ne pas effa-roucher les ltomains. Mais ses vils et lâches compatriotes, au lieude l’écouter, le prirent en haine précisément à cause de son génieet de sa vertu, qui leur reprochoient leur indignité. Enfin ce nefut qu’après avoir vu l’impossibilité d’exécuter sou projet qu’ill’étendit dans sa tête, et que, ne pouvant faire par lui-même unerévolution chez son peuple, il voulut en faire une par ses disci-ples dans l’univers. Ce qui l’empêcha de réussir dans sou premierplan, outre la bassesse de son peuple, incapable de toute vertu,fut la trop grande douceur de son propre caractère ; douceur quitient plus de l'ange et du dieu que de l’homme, qui ne l’abandonnapas un instant, même sur la croix, et qui fait verser des torrentsde larmes à qui sait lire sa vie comme il faut à travers les fatras