Buch 
Les forêts : ouvrage illustré de 43 vignettes / par E. Lesbazeilles
Entstehung
Seite
234
JPEG-Download
 

234

LES FORÊTS

n’existe plus à l’état individuel; chacune y perd sa forme,son être propre ; elle n’est plus qu’une imperceptible etinsignifiante molécule d’un tout immense.

Toutes ces espèces, tous ces individus, si étroitemententassés et enchevêtrés, se gênent, se nuisent récipro-quemenf. Leur apparente tranquillité est trompeuse; enréalité, ils soutiennent une lutte continuelle, implacable,les uns contre les autres : « C'est à qui s’élèvera le plusvite et le plus haut vers l’air et la lumière, branches,feuillage et tige, sans pitié pour le voisin. On voit desplantes en saisir d’autres comme avec des griffes et lesexploiter, on est tenté de dire avec impudence, au profitde leur propre prospérité. Le principe qu’enseignent cessolitudes sauvages n’est certes point de respecter la vied’autrui en tâchant de vivre soi-même, témoin cet arbreparasite, très commun dans les forêts tropicales, et qu’onnomme Cipo matador , autrement dit la Liane assassine.11 appartient à la famille des Figuiers. La partie inférieurede sa tige n'étant pas de force à porter le poids de lapartie supérieure, le Cipo s’en va chercher un appui surun arbre d’une autre espèce. En cela il ne diffère pasdes autres végétaux grimpants, mais le procédé qu’ilemploie a quelque chose de particulièrement cruel et depénible à voir. Il s’élance contre l’arbre auquel il veuts'attacher, et le bois de sa. tige s’applique en s’étalant,comme du plâtre à moule]’, contre un des côtés du troncqui lui sert d’appui. Ensuite naissent à droite et à gauchedeux branches, ou plutôt deux bras, qui s'allongent ra-pidement : on dirait des ruisseaux de sève qui coulentet qui durcissent à mesure. Ces bras étreignent le troncde la victime, se rejoignent du côté opposé et s’unissent.Ils poussent de bas en haut à des intervalles à peu présréguliers, de sorte que le malheureux arbre se trouvegarrotté par une quantité de chaînons inflexibles. Cesanneaux s’élargissent et se multiplient à mesure que leperfide étrangleur grandit, et vont soutenir jusque dans