Band 
Tome trentième.
Seite
778
JPEG-Download
 

7?3 S E N

moins “bien , pourvu qu’il s’imagine liredans un livre. Celte imagination est toutefa ressource , tout Ion talent. A la faveurde cette illusion , je lirai tour à tourPafchal , Bostuet , Fénelon , Corneille ,Racine , Molière , &c. en un mot, tousles plus beaux génies, soit anciens, soitmodernes , qui ne doivent etre pour moique des hommes chimériques, suppose queje sois le seul être au monde, & qu’il n’yait point de corps* Les traités de paix ,les guerres , qu’i's terminent , le feu , lesremparts, les armes, les blessures; chimèresque tout cela. 1 out les foins qu’on fedonne pour s’avancer dans la connoiífancedes métaux, des plantes & du corps humain;tout cela ne nous fera faire des progrès quedans le pays des idées. II n’y a ni fibres , nisucs , ni fermentations , ni graines , nianimaux , ni couteaux pour les disséquer ,m microscope pour les voir ; mais moyen-nant l’idée d’un microscope , il naîtra enmoi des idées d’arrangemens merveilleuxdans de petites parties idéales.

Je ne nie pourtant pas qu’il ne puisse yavoir- des hommes, qui dans leurs sombresméditations , fe font tellement affoiblis!'esprit par des abstractions continuelles,& , si je l’ofe dire , tellement alambiquéle cerveau par des possibilités métaphysi-ques , qu’ils doutent effectivement s’il y ades corps. Tout ce que l’on peut dire deces contemplatifs , c’est qiéà force deréflexions ils onc perdu le sens commun ,meconnoissant une premiere vérité dictéepar le sentiment de la nature, & qui fe trouvejustifiée par le concert unanime de tous leshommes.

II est vrai qú’on peut former des difficul-tés fur l’existence de la matière ; mais cesdifficultés montrent feulement les bornesde l’efprir humain avec la foiblesse de notreimagination. Combien nous propofe-t-onde raifonnemens qui confondent les nôtres,& qui cependant ne font & ne doiventfaire aucune impression fur le sens commun ?parce que ce font des illusions , dont nouspouvons bien appercevoir la fausseté parun sentiment irréprochable de la nature ;mais non pas toujours la démontrer par uneexacte analyse de nos pensées. Rien n’estplus ridicule que la vaine confiance de cer-

S E N

tains esprits qui fe prévalent de ce que nousne pouvons rien répondre à des objections,où nous devons être persuadés , fi noussommes sensés, que nous ne pouvons riencomprendre.

N’est-il pas bien surprenant que notreesprit se p-rd dans l’idée de l’infini ? Unhomme tel queBayíe , auroit prouvé a quil’eûtvoulu écouter, que la vue des objetsterrestres étoit impossible. Mais ses diffi-cultés n’auroient pas éteint le jour; & l’onn’en eût pas moins fait usage du spectaclede la nature, parce que les raifonnemensdoivent céder á la lumière. Les deux ou

trois tours que fit dans l’auditoirc diogen®le cynique, réfutent mieux les vaines subti-lités qu’on peut opposer au mouvement,que toutes sortes de raifonnemens.

II est assez plaisant de voir des philo-sophes faire tous leurs efforts pour nierfaction qui leur communique, ou q® 1imprime régulièrement en eux la vue de tenature, & douter de l’existence des lignes &des angles fur lesquels ils opèrent tous le sjours.

En admettant une fois l’existence descorps comme une fuite naturelle de nosdifférentes sensations , on conçoit pourquoi»bien loin qu’aucune sensation soit seule &séparée de toute idée , nous avons tant dspeine à distinguer l’idée d’avec la sensationd’un objet ; jusques là, que par une efpe®®de contradiction, nous revêtons l’objetmême, de la perception dont il est la cause»en appelant le soleil lumineux, & regardantl’émaild’un parterre, comme une chose quiappartient au parterre plutôt qu’à notreame ; quoique nous ne supposions point dansles fleurs de ce parterre une perceptionsemblable à celle quenons en avons. Voicile mystère. La couleur n’est qu’une manie 1 ®d’appercevoir les fteurs ; c’est une modifi-cation de l’idée que nous en avons, eI1tant que cette idée appartient à notre ame.L’idée de l’objet n’est pas l’objet même*L’idée que j’ai d’un cercle n’est pas cScercle , puisque ce cercle n’est point un®maniéré d’être de mon ame. Si donc tecouleur sous laquelle je vois ce cercle»aussi une perception ou maniéré d’ctre demon ame, la couleur appartient à m»"ame, en tant qu’elle apperçoit ce cercle, ^