XVI
PRÉFACE.
qu’il n’en ait pas; du moins, son Marchand n'an-nonce rien du tout, et ne tientpas plus que la JeuneIndienne ne promettait autrefois. »
Ce jugement n’est, du reste, que la paraphrase decelui de son ami Diderot. L’esprit de Chamfort n’estpas de ceux que la bienveillance de ses rivaux doittout d’abord accueilli]'. Vif, emporté, agressif, il avaitpour ennemis naturels tous ceux qui craignaientde ne l’avoir pas pour ami. Quant à ce qui est de lafatuité que l’un lui suppose, et que l’autre, plus libé-ral, lui accorde tout d’abord, on s'explique ce repro-che. C’était l'accusation nécessaire contre les succèsde l’homme et de sa Jolie figure , plutôt que contreceux de l’écrivain. « M. Chamfort, disait Diderot, estun jeune poète d'une figure très-aimable (encore lafigure !), avec assez de talent, les plus belles appa-rences de modestie, et la suffisance la mieux condi-tionnée. C’est un petit ballon dont une piqûre d'épin-gle fait sortir un vent violent, »
En dépit des critiques, ou à cause des critiquesmêmes dont le public a quelquefois l'esprit de neprendre que ce qui lui convient, ces divers triom-phes firent rechercher Chamfort. Sa belle mine etl'attrait prestigieux de sa conversation, fécondeen saillies, le mirent bientôt tout à fait à lamode.
L’amour avait ses libertés dans ce temps-là. Cen’était pas le dieu sévère et un peu morose qu'ona essayé d’en faire de nos Jours. Il paraît que lesgrandes dames d'alors avaient du goût pour leslettres et pour les littérateurs. Elles absorbaient lesloisirs du jeune lauréat. L’une d'elles, madame laprincesse de Craon, résumait ainsi, pour l'édifica-tion d’une de ses amies, en quelques mots assez nets,la nature des qualités de Chamfort et l’étendue de